Éditos

Le cœur à la fête ?

par Helen Faradji

Chaque année, c’est la même chose. On peste contre cet hiver qui n’en finit pas, les mines s’allongent et les Rendez-Vous du Cinéma Québécois (20 février-1er mars) arrivent comme un brasier sur la glace pour réchauffer l’ambiance. Le « milieu » – qui, avouons-le n’a plus de milieu que le nom tant les forces s’y polarisent de plus en plus radicalement – s’y retrouve, la grande séance de rattrapage pré-Jutra (des rencontres sont ainsi prévues avec les créateurs des cinq films finalistes) s’y organise permettant, au milieu de quelques nouveautés (Robert Morin, Denis Côté, Podz, Simon Beaulieu y présentent notamment leurs dernières offrandes tandis que du côté court, on pourra découvrir La coupe, primé à Sundance), d’y pêcher tous ces films de 2013 qui ont fait l’identité, certes confuse mais sacrément vivante, du cinéma québécois.

Pourtant, cette année, quelque chose semble clocher dans la belle organisation rodée du mois de février. Quelque chose comme un caillou dans la chaussure. Un malaise qu’on n’aborde pas vraiment, qu’on cache à moitié, parce que ça ne fait pas beau dans une fête de famille. Mais un hic certain qui s’exprime et ne cesse de s’exprimer par la bande – et la bande est large -, via les propos d’Antoine Bertrand, pourtant porte-parole des RVCQ, de Lise Ravary ou de Vincent Guzzo, chacun déplorant à sa façon les faibles scores du cinéma québécois en salles, chacun stigmatisant les créateurs, scénaristes et artisans de tout poil de ce cinéma mou du succès incapable « d’aller chercher le public ».

Des propos qui embarrassent, certes (à la télévision, le sacro-saint « goût du public » est roi et on voit le résultat), mais surtout devant lesquels les réactions qui n’ont pas tardé à fuser symbolisent à plein cette gêne qui pèse, Philippe Falardeau ou Marc-André Grondin ayant de leur côté pris leur plus belle plume pour les dénoncer avec virulence et intelligence tandis que Denis Côté préférait dénoncer l’attention médiatique dont ont pu profiter ces sorties pour le moins réductrices. En parler et engager le débat (si débat il y a) ou ignorer et poursuivre sa route pavée d’or à l’étranger ? Telle est la question, tel est le malaise.

Un malaise qui, comprenons-le bien, n’est pas l’apanage du cinéma québécois, qui traverse l’entièreté du cinéma mondial (comment faire venir le public en salles à l’heure de Netflix, des tablettes et autres gadgets ? est assurément la question du moment) mais qui, ici, persiste pourtant à s’incarner dans cette opposition étrange et désuète entre cinéma d’auteur et cinéma de divertissement. Comme si l’un pouvait sauver l’autre, comme si l’un était au fond si différent de l’autre, comme si l’un se pavanait en festivals, tout auréolé de pureté et d’intégrité tandis que l’autre se coltinait la basse besogne d’aller parler à la masse. Faut-il encore une fois rappeler que de très mauvais films existent dans le cinéma d’auteur, que le parcours du cinéma de divertissement est aussi jonché d’œuvres d’art, que l’une et l’autre de ces appellations ne veulent au fond strictement rien dire ? Une industrie en santé, puisque c’est aussi de cela qu’il s’agit, n’est pas une industrie scindée en deux camps qui s’affrontent, mais une industrie qui a bien sûr besoin de films locomotives (jusqu’à preuve du contraire, ces dernières années, ceux-là, signés Villeneuve, Falardeau ou Vallée, n’avaient rien du « film à pop-corn ») tout en ayant autant, si ce n’est plus, besoin d’une meilleure éducation du public au cinéma, d’une critique capable de mieux et de plus communiquer, d’initiatives servant de toutes sortes de façons à mieux prendre le cinéma au sérieux, de regards qui cessent de se tourner vers le nombril québécois pour mieux penser et comprendre notre cinéma au regard des autres.

Dans un contexte où aucune émission de cinéma n’existe sur les ondes publiques, où le cinéma ne semble qu’un accessoire, quand il a de la chance, dans nos programmes d’éducation publique, où le discours autour du cinéma s’appauvrit de jour en jour, faute d’espace, où les salles sont en mode survie plutôt que multiplication, comment s’étonner que des réactions aussi sommaires que celles qui ont agitées le petit milieu ces dernières semaines existent ?

Lors des courus 5à7 des Rendez-Vous du Cinéma Québécois (avec cette année, un focus sur l’auto-production et le court-métrage), ce sont aussi les questions que l’on aurait aimé voir posées, les abcès que l’on aurait aimé voir crevés : comment ramener le cinéma à l’école ? La critique fait-elle son boulot ? Qu’est-ce qu’un bon film ? Sommes-nous vraiment si mal lotis au Québec ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’intérêt pour le cinéma sur les chaînes publiques ? Est-ce qu’un film « fait pour le public » est la même chose qu’un film « fait avec le souci du public » ?

Film d’auteur vs blockbusters ? Les racines du mal, si mal il y a, sont assurément plus complexes et profondes que cela. Avant même de pouvoir imaginer avoir le cœur à la fête, avant même de se donner Rendez-Vous, il faudra bien un jour qu’elles soient aussi défrichées. Et pas seulement dans un rapport que personne ne lira.

Bon Rendez-Vous du Cinéma Québécois

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20 février 2014