Éditos

Le critique face au robot

par Helen Faradji

Devant les robots, les zombies, les mutants, les tortues, le principe est quasiment toujours le même. Les papiers publiés avant la sortie de tel blockbuster l’assassinent en bonne et due forme, les résultats colossaux de box-office révélés au sortir du week end font faire aux critiques de lents et douloureux facepalms.

La profondeur du fossé divisant la valeur artistique, historique, sociologique, politique et tout le reste de ces machines de guerre estivales, que le critique s’échine à mettre à jour, et le nombre de spectateurs à s’y précipiter, popcorn et nachos sur les genoux, n’a certes pas attendu les Transformers pour être mesurable. Cette semaine, elle est néanmoins devenue plus tangible encore après qu’Eric Kohn, critique pour IndieWire, ait signé ce papier, accusant les Michael Bay de ce monde de truster le cœur des spectateurs, au point que ces derniers, les idiots, en « oublierait » d’aller voir de « vrais » films, du « vrai » cinéma.

Comparant l’incomparable (Transformers vs Jauja de l’argentin Lisandro Alonso, objet de cinéma aux contours quasi-expérimentaux, chacun déployant de « grands moments de beauté », selon le critique, le second les poétisant, le premier les vidant de toute substance), Kohn s’avoue – comment ne pas le comprendre? – troublé par cette bataille perdue du grand cinéma (noble, pur et beau) pour attirer sur lui l’attention qu’il mérite. Plus encore, le critique cloue au pilori les Transformers et leur façon d’être « unapologetically commercial », les rendant – eux et leurs congénères – directement responsables de l’appauvrissement de la culture cinéma. Trop populaires, trop marketés, trop massifs, trop conçus pour plaire au plus grand nombre sans réellement prendre de risque (« In what seems like a blatant attempt to replicate a Bollywood production, the “Transformers” movies stuff together any number of disjointed ingredients in the hopes of providing a mainstream entertainment that delivers thrills for as many people as possible, irrespective of the jumbled bigger picture ») … et rien d’autre ne peut exister.

Commercial contre auteur, populaire contre confidentiel, burgers contre art, la rengaine a tellement été entendue qu’elle grince. Car si, évidemment, le plaidoyer de Kohn pour qu’un cinéma plus marginal ne perde pas toutes ses plumes ne peut que convaincre, reste qu’il semble aussi omettre deux éléments importants, et indissociables, de l’équation : les critiques et le public. Et le bon vieux cercle vicieux qui les unit : aux premiers de savoir trouver les idées, les mots pour faire exister un cinéma différent tout en se servant des Transformers pour, non pas, se laisser aller comme eux, à la destruction totale, mais pour aiguiser le sens critique de ses éventuels spectateurs, et aux seconds de faire preuve d’ouverture, de curiosité, d’appétit pour le cinéma. Car l’un n’exclut pas l’autre. Un spectateur a tout à fait le droit de se plonger 3h durant devant Transformers si le cœur lui en dit, tout comme il a celui de tenter de résoudre l’énigme Alonso si ça lui chante. L’idée étant que l’un n’empêche pas forcément l’autre. Bien au contraire.

Le critique n’aura évidemment aucune influence sur l’envie d’un spectateur d’aller voir Transformers (contrairement à celle d’aller voir Jauja qui, elle, peut être réveillée par le critique), qui existait bien avant lui et sans lui par ses campagnes marketing. Mais c’est a posteriori que son rôle prend son sens. Une fois le film vu, digéré, disséqué. Et une fois que le critique aura fait son boulot en se penchant sur ce qu’il a réellement à dire (sur le port d’armes, l’abstinence, le rôle des femmes, etc…). Au spectateur d’y être attentif, ou non, et d’avoir envie que son univers culturel soit plus qu’unidimensionnel.

La responsabilité du critique et celle du spectateur se répondent. Car ce n’est certainement pas aux studios de faire en sorte que des Transformers n’existent plus (ils ne le feront pas), mais bien à ceux qui le verront de s’assurer qu’ils ne soient pas les seuls à exister. À l’autre bout du spectre, c’est également au spectateur et au critique de savoir faire la part des choses et de ne pas réduire le cinéma à une boule à deux facettes (les bons et beaux films d’auteurs, les méchants blockbusters décérébrés, ou l’inverse). Au texte de Kohn, Richard Brody du New Yorker a réagi, comme toujours, avec une finesse d’analyse définitive. « It’s natural to worry that the colossal success of a tightly formatted movie such as the new “Transformers” will only stiffen the resolve of studios to repeat it, or will only solidify the shapes of existing pigeonholes and sideline unusual and distinctive movies even further. Yet such concern reduces to a mere snobbery of taste, a straw-person diversion akin to an opera house blaming low attendance at a production of “Salomé” on a Miley Cyrus concert. The most audacious low-budget American independent filmmaking is threatened much more significantly by misplaced critical praise for art-house mediocrities than by Hollywood. »
Bon cinéma, d’été ou non.

 


3 juillet 2014