Éditos

Le Livre blanc de la critique

par Helen Faradji

Un livre blanc. La couleur même évoque la pureté, la douceur, l’innocence. Une forme d’espoir, même. Pourtant, c’est plutôt d’une sorte de nouvel âge des ténèbres critique dont elle s’apprête à devenir la teinte. Car, entre les licenciements ou les disparitions d’espaces dévolus à la critique, les inquiétudes sont plus que réelles.

C’est dans une entrevue donnée au site Les fiches du cinéma qu’Alex Masson, critique de cinéma pigiste (Première, Radio Nova, Les Inrockuptibles…) et membre du comité de sélection longs métrages de la Semaine de la critique, les met à jour et évoque sans détour la crise majeure secouant la profession et ayant conduit le Syndicat Français de la Critique de Cinéma à entamer une réflexion plus large sur le sujet en vue de la publication de ce livre blanc.

Car, il ne faut pas se leurrer, l’aspect médiatique de la fameuse crise mondiale qui secoue le merveilleux monde du cinéma est tout aussi chamboulé que le reste. Masson, dont la description sur Twitter fait déjà office de sonnette d’alarme – le journaliste s’y présente comme un « naughty film critic for hire » – le note d’emblée : le nombre de critiques cinéma à pouvoir vivre décemment de leur métier se réduit à peau de chagrin et l’accès à une position professionnelle ressemble de plus en plus à un désastreux jeu de chaises musicales. À chaque tour, un de moins…

Mais Masson, s’il constate avec effroi cet appauvrissement monétaire généralisé (il avoue ainsi avoir lui-même perdu près de 60% de ses revenus en un an), ne se voile pas non plus la face sur l’ampleur du phénomène. « Ce qui m’intéresse c’est de montrer aussi le côté concentrique. C’est-à-dire : partir du malaise de la critique pour expliquer comment ça ricoche sur la manière de bosser avec les distributeurs, avec les attachés de presse, et comment, au final, des films sont ignorés parce qu’ils n’ont pas pu être traités par la critique. Il y a un effet boule de neige qui est assez important. Cette crise est bien plus globale que l’on pense. (…) La crise de la critique est un épiphénomène », répond-t-il.

La précarité, matérielle et intellectuelle, de la pensée critique s’incarne dans un cercle vicieux que Masson décrit avec une acuité aussi précise que terrifiante : « la majorité des journaux dans lesquels on peut gagner de l’argent appartiennent à des groupes qui, aujourd’hui, sont dans une logique générale de très court terme : il faut que ça rapporte de l’argent tout de suite. Ce manque de pensée sur le long terme a conduit les dirigeants des journaux de cinéma généralistes (Première, Studio…) à ne penser qu’en fonction du plus grand dénominateur commun. Sauf qu’à force de trop vouloir fédérer on se retrouve avec une surmédiatisation et une surexposition de quelques films, et un contenu finalement appauvri. Et la conséquence de cela, c’est qu’on donne un tel poids aux films de majors qu’à un moment donné, elles en viennent à ne plus considérer la presse comme un élément critique, mais comme un instrument de marketing. » Ou pour le paraphraser de façon encore plus percutante : on en parle plus des films, on se contente de leur donner de l’espace. Comme on en donnerait à la dernière lessive à la mode, pour peu qu’un annonceur y mette le prix.

Pour Masson, la solution si elle n’est pas aisée, existe néanmoins : penser le cinéma et la presse qui le pense alternativement. Ce qui passe, entre autres, par des entrevues plus longues, des portraits plus fouillés, des textes plus denses, des critiques qui se tiennent debout (en refusant par exemple de participer à l’exercice de promotion en écrivant à partir « d’informations » récoltés lors de junkets faits des mois avant la sortie de films qu’ils n’auraient donc pas vus), des papiers résistants défendant un cinéma différent (national, marginal…) et une obstination absolue à refuser cette logique tyrannique et consumériste qui consiste, chez certains éditeurs, asservis aux grands distributeurs, à baser toute leur politique éditoriale sur « ce que veut le grand public » en méprisant assez ouvertement ce dernier.

Une redéfinition plus que nécessaire, obligatoire. Car mieux penser et servir la presse cinéma (autant sur papier que sur le web, ce dont Masson ne parle qu’à peine, sauf pour souligner l’aspect confidentiel des innombrables publications cinéma virtuelles, ce qui laisse tout de même un immense pan du débat à encore arpenter), c’est mieux penser et servir le cinéma. La formule peut paraître pesante. Mais Masson le dit avec une grande justesse : même si le cinéma change et que les salles de cinéma sont désertées au profit de la VOD, par exemple : « Quand il y aura 40 000 films inédits en salles mais disponibles en VoD, comment les gens vont-ils faire leur choix ? Il faudra forcément leur donner des pistes, des moyens pour choisir. » En bref, il faudra bien redonner au critique cette essentielle définition que lui donnait Serge Daney : « un passeur ». Mais de grâce, n’attendons pas que la profession ait disparu pour le réaliser.

Bon cinéma

Helen Faradji


25 avril 2013