Éditos

Le temps des idées

par Helen Faradji

Après ce grand ouf de soulagement collectif qui a du résonner bien au-delà de nos frontières mardi matin, de nombreuses inconnues restent tout de même au centre de la table. Comment le plus jeune premier ministre depuis des lustres va diriger la barque? Quel sera le cap choisi une fois les promesses envolées? Et la culture, dans tout cela, celle-là même que l’on nous promettait dans le programme libéral de ne plus charcuter, comment sera-t-elle financée et soutenue?

En attendant de voir, puisque nous n’avons pas le choix, voici le temps de piocher dans le grand sac à solutions quelques idées à lancer dans l’atmosphère, histoire de nourrir les réflexions qui auront assurément lieu (n’est-ce pas, cher nouveau parti au pouvoir?). C’est sur un site dédié à l’actualité théâtrale que l’essai d’Adrienne Mackey, artiste, metteur en scène, professeure américaine, paru il y a plusieurs semaines, abordait avec originalité ledit sujet du financement des arts, qui ne passe malheureusement jamais de mode, en s’autorisant à rêver tout haut. Oui, à rêver en imaginant un monde où le financement des arts pourrait répondre à un programme en huit étapes pour le moins étonnantes et ainsi permettre de véritables innovations concrètes. Car il faut l’avouer : l’annonce du retour de millions de dollars dans les besaces des organismes culturels et des artistes eux-mêmes est une chose formidable. Mais que l’on invente de nouvelles façons de distribuer ces richesses, de façon tangible et réaliste, l’est peut-être encore plus. Et si Mackey évoque ces solutions pour des investisseurs privés, elles ont le mérite d’être aussi simples qu’applicables à tous les engagements financiers, même étatiques.

Première des choses, note Mackey, « donner 5000$ aux trente premières personnes de moins de 30 ans qui le demandent ». Comme elle le précise, l’idée des premiers venus devrait suffire à jouer le rôle de filtre nécessaire à de telles offres et la somme, rondelette mais pas inaccessible, devrait pouvoir jouer celui de coup de pouce nécessaire aux débutants. Viennent ensuite les propositions de louer un espace de répétition pour un an et d’offrir 20 heures de temps à quiconque le demande, d’engager et de mettre à disposition un réalisateur qui tournerait et monterait les précieuses bandes démos demandées aux artistes dans leurs demandes de subventions, histoire d’égaliser les chances, d’aider à la présentation desdites demandes par l’embauche d’une équipe rédactionnelle qui aiderait à les polir, de financer des périodes de pure recherches (sans production d’œuvres en découlant) mais de partager les résultats de ces recherches à travers la colonie artistique afin que chacun puisse en profiter, d’instaurer un moratoire de cinq ans sur l’octroi de bourses de projets afin de seulement distribuer des fonds de soutien d’opération et de ne pas avoir d’exigence sur la division de l’argent donné (en gros, que la somme puisse être utilisée comme bon le semble à l’artiste). Et enfin, puisqu’un peu d’humour n’a jamais tué personne, Mackey propose d’abolir la notion d’excellence et tout simplement de distribuer les bourses, durant une année pleine, sur le principe d’une… loterie aléatoire, afin de laisser sa chance de nous éblouir à n’importe quel coureur.

Si certaines de ces propositions semblent évidemment tirées par les cheveux, reste que l’ensemble de ces « solutions » a de quoi inspirer. Peut-être pas dans leur détail, mais dans l’idée que le financement public ou privé des arts pourrait peut-être être maximisé et mieux redistribué en le soumettant à des principes extrêmement concrets. Tout simplement parce que l’art qu’il se pratique sur un écran ou n’importe où n’est pas affaire d’élite, mais bien au contraire une question foncièrement démocratique.

Dans une Nation qui vient de se rouvrir aux fondamentaux démocratiques comme nous l’avons fait en début de semaine, et quitte à repenser entièrement les façons de faire qui nous ont sclérosés depuis 10 ans, s’ouvrir aux nouvelles idées et aux changements de traditions ne serait probablement pas la pire des options.

Bons lendemains qui chantent ?


22 octobre 2015