Éditos

Les multiples visages de l’acteur

par Marie-Claude Loiselle

Alors que le visage, le corps et la voix de l’acteur sont au cœur du cinéma de fiction, nous nous sentons souvent démunis face à quelque chose de foncièrement mystérieux et insaisissable, lorsqu’il s’agit d’aborder le travail de celui-ci. Pour autant que la magie opère, comment parler de ce qui relève d’une pure présence, d’une énergie vitale ou d’une aura que seule la rencontre féconde d’un cinéaste et de l’acteur qu’il a choisi saura laisser rayonner ? C’est à cet appel que nous avons pourtant voulu répondre dans les pages qui suivent en mettant à l’avant-plan les penchants (naturels ou secrets !) des collaborateurs de 24 images, avec le désir que cette attention portée à quelques acteurs ou moments de jeu marquants du cinéma contemporain révèle des aspects insoupçonnés de leur apparition à l’écran.

Mais c’est d’abord par la voix des acteurs eux-mêmes que nous vous invitons à entrer dans ce dossier, en laissant le soin à Emmanuel Schwartz, Sophie Desmarais, Gabriel Arcand, Ève Duranceau, Marie Brassard et Marc-André Grondin de souligner le travail de leurs pairs dont ils retiennent, soit l’intensité de l’engagement physique ou l’« élan du cœur et de la chair », soit la capacité de repousser les limites d’un film ou encore de faire fi du réalisme – ce carcan qui pèse si lourdement sur notre cinéma et qu’il leur tarde de briser. Le cinéaste Simon Galiero nous livre ensuite un vibrant témoignage de son engagement à l’égard des acteurs. Lui qui envisage le plateau de tournage comme le lieu d’une écoute et d’une mise en commun, lesquelles, seules, peuvent permettre d’atteindre l’essentiel, c’est-à-dire « ce qui se soustrait à la maîtrise et au ‘’talent’’ », parle de l’importance de tout mettre en œuvre afin de créer pour chacun « l’espace d’un oubli de soi » où le comédien pourra « être reçu en se disposant à recevoir ». Galiero esquisse ainsi un « art de la conquête » empreint d’humilité, qui est pour lui une manière de s’engager dans le monde pour y tracer  « les chemins fragiles de nos existences ».

Nous enchaînons avec un éventail de textes qui abordent des questions variées : celle de la comédie américaine qui a adopté, dans des réalisations conçues sans logique narrative, le principe de l’improvisation afin de mieux laisser surgir dérapages et imprévus ; celle des films qui entremêlent les niveaux de réalité en jouant sur le dédoublement de l’acteur et de son personnage ; ou encore celle du cinéma d’animation faisant appel à des comédiens connus qui, en prêtant leur voix, prêtent avant tout leur personnalité. De nous pencher ensuite sur une dizaine de séquences et certains types de jeu nous a permis de mettre plus nettement en lumière des aspects particuliers de l’interprétation d’acteurs que nous affectionnons. Mais il nous fallait également souligner la façon dont Lee Kang-sheng porte littéralement dans son corps l’œuvre de Tsaï Ming-liang depuis le tout premier film, en laissant se confondre à l’écran amour, désir et cinéma ; en quoi la danse de Denis Lavant à la fin de Beau travail de Claire Denis est si poignante par sa capacité de nous entraîner, par le seul pouvoir de l’imagination, « là où la pensée s’incarne et se dissout dans le geste » ; comment le physique et le jeu hors-norme d’un acteur tel que Vincent Macaigne se répercutent sur l’ensemble du film dans lequel il apparaît ; et enfin, rappeler ce qui, dans la méthode Kaurismäki fondée sur le non-jeu, nous rend ses acteurs aussi magnifiquement inoubliables.

Autant de manières d’approcher ces expériences marquantes dont parle Yann-Manuel Hernandez dans son texte des « Chemins de traverse » intitulé « La rage manquante » (p. 51). À l’instar de Simon Galiero, ce jeune cinéaste et technicien insiste sur l’urgence que les films, par un engagement total des cinéastes dans le monde, nous donnent non plus à voir mais à vivre. Qu’ils nous fassent nous sentir vivants. C’est justement une expérience de cette force et de cette envergure que nous propose Robert Morin lorsque, dans 3 histoires d’Indiens (p.53-54), il mêle le rêve au réel afin de mieux plonger au plus profond de la vie, tout en faisant de l’onirisme un outil hautement politique. Et, en explorant les frontières entre le vrai et le faux, le réel et ses représentations, c’est aussi à une expérience des plus singulières, quoique très différente, à laquelle nous convie Sophie Deraspe dans Rechercher Victor Pellerin, que le DVD du présent numéro vous invite à (re)découvrir.

 

Nous vous donnons rendez-vous vendredi 30 mai à 17h à la Cinémathèque Québécoise pour le lancement du numéro 167 de la revue 24 Images!

À noter: le site sera en vacances jusqu’au 26 juin prochain.


29 mai 2014