Éditos

Les nouveaux territoires du cinéma québécois

par Bruno Dequen

« Gris, froid et déprimant comme un printemps tardif ». En pleine finalisation de ce numéro consacré au cinéma québécois contemporain, un article de Marc Cassivi dans La Presse intitulé « Le problème d’image du cinéma québécois »1 et publié à quelques jours du Gala Québec Cinéma, a relancé le débat autour du manque de reconnaissance publique des films d’ici. « Certes, il y a des problèmes de financement et de distribution. Mais notre cinéma a surtout un problème d’image », affirme le chroniqueur. Et le lecteur d’avoir l’impression de vivre un énième jour de la marmotte puisque cet article reprend les mêmes arguments énoncés depuis près de deux décennies. Admettant la nature volontairement caricaturale de son portrait, Cassivi entend une nouvelle fois questionner la soi-disant absence d’évolution d’un cinéma québécois d’auteur qui serait englué dans une funeste omniprésence de drames psychologiques déprimants. À l’autre bout du spectre, un peu trop enthousiastes pour ne pas sembler désespérés, certains artistes, les institutions et les agences de promotion, n’ont de cesse de clamer la vitalité de nos productions et leur rayonnement international à grands coups de « Soyons fiers de notre cinéma ! ». Comme dans le cas de nombreux débats actuels, ces deux positions extrêmes ne peuvent qu’aboutir à un dialogue de sourds. À y regarder de plus près, la situation semble de fait plus ambivalente que ce que cette polarisation suggère.

Faisant un pas de côté face à ces deux positions irréconciliables, le présent numéro cherche moins à dresser un bilan général du cinéma québécois actuel qu’à explorer sans la simplifier la prémisse suivante : quelle image du Québec et du cinéma certains films proposent-ils aujourd’hui ? Il n’est pas question ici de mettre (encore) en valeur un hypothétique « renouveau » du cinéma québécois. Le dossier s’appuie avant tout sur une constatation simple : depuis 2012, année de publication de notre numéro 156 sur les « 200 films québécois qu’il faut avoir vus », le paysage cinématographique a effectivement changé. De nouveaux cinéastes sont apparus, certains ont développé leur œuvre de façon imprévisible, les vidéoclubs ont à peu près disparu, enlevant aux films une fenêtre de diffusion majeure, et de nombreuses préoccupations liées à la diversité des regards et des sujets ont pris le devant de la scène. Ce sont ces nouveaux « territoires » que nous désirons mettre de l’avant, sans oublier pour autant le chemin parcouru. La place des femmes cinéastes dans l’industrie est ainsi au cœur d’une discussion entre Geneviève Dulude-De Celles et Micheline Lanctôt, tandis que Caroline Monnet échange avec Alanis Obomsawin autour des enjeux de la création autochtone à travers les générations. En allant à la rencontre du collectif Isuma, c’est le mode de fonctionnement et le rayonnement de cette maison de production inuite, située entre Igloolik et Montréal, que Charlotte Selb nous donne à percevoir.

La question du rapport au territoire est également abordée de façon littérale par Gérard Grugeau à travers l’analyse de plusieurs documentaires récents produits par l’ONF, dont La fin des terres de Loïc Darses, un film qui tente de cerner le lien que les millénariaux entretiennent avec le Québec d’aujourd’hui. L’occasion de publier sur papier l’entretien engagé que le cinéaste avait accordé à Samy Benammar, il y a peu de temps. Ce dernier poursuit d’ailleurs la réflexion territoriale à travers un tour d’horizon de plusieurs films expérimentaux d’ici qui ont justement fait du territoire le cœur de leur exploration, tandis qu’Apolline Caron-Ottavi met en parallèle les derniers films de Robin Aubert et Denis Côté afin d’observer les messages que semblent nous lancer leurs revenants. Enfin, Antoine Achard observe les airs de famille de plusieurs films récents portant sur différents états de l’adolescence, et Émilie Poirier relève quant à elle trois grandes tendances qui témoignent de la vitalité du court métrage de fiction québécois lequel, de la comédie satirique aux envolées surréalistes, n’a pas peur d’affronter tous les genres.

Si ces textes semblent de prime abord hétéroclites, ils ont en commun deux préoccupations qui forment la colonne vertébrale de ce numéro : aborder le cinéma québécois sous toutes ses formes (fiction, documentaire, expérimental, animation, courts et longs formats), et observer quelle idée du Québec semblent refléter les films qui nous sont parvenus récemment. Or, à l’image du retour des morts chez Aubert et Côté, notre cinématographie est dans une phase de transition manifeste, dans laquelle la prise en compte du passé s’accompagne d’un désir de changement qui anticipe des lendemains incertains, comme le soulignent Geneviève Dulude-De Celles et Micheline Lanctôt, à la fois heureuses de voir l’émergence de regards différents et craintives que le système ne finisse par étouffer rapidement cette évolution en partie « forcée ». Il est effectivement difficile de prévoir l’avenir à court terme. Comme le démontre notre index de 65 films (2012-2019), le cinéma québécois demeure plus diversifié et dynamique que ce que les innombrables « portraits en teinte de gris » ont tendance à vouloir nous dépeindre. Du documentaire poétique à la fiction surréaliste, en passant par le drame intimiste, le récit d’apprentissage, la docufiction et l’émergence de nombreux récits situés en dehors des grandes villes, les approches sont diverses et beaucoup plus riches qu’il n’y parait, même s’il demeure vrai que le long métrage de fiction demeure en grande partie fondé sur des narrations souvent peu optimistes qui font preuve d’une morosité quasi omniprésente. Ceci dit, entre Une jeune fille de Catherine Martin et Ville Neuve de Félix Dufour-Laperrière, il y a tout de même un monde, et des sensibilités singulières à découvrir. De même qu’entre Les faux tatouages de Pascal Plante, All You Can Eat Bouddha de Ian Lagarde, Une colonie de Geneviève Dulude-De Celles et La disparition des lucioles de Sébastien Pilote dont l’atmosphère doucement ensoleillée orne notre couverture et qui, comme La grande noirceur de Maxime Giroux, attestent que plusieurs de nos cinéastes ne s’enfoncent pas dans une démarche prévisible.

Certes, ces films peinent tous à rejoindre le « grand public » en salles. Mais est-ce réellement dû à un problème d’image ? Étant donné l’absence de législation viable concernant les nouvelles formes de distribution et le quasi-monopole de Cineplex pour l’exploitation et de Séville/EOne pour la distribution, il est évident que les avenues à explorer sont celles de la distribution non conventionnelle soutenue par la présence des cinéastes, comme le rappelle Marcel Jean. Et que la survie des distributeurs indépendants ne pourra dépendre que d’un soutien adéquat de la part des politiques, puisqu’ils n’ont accès qu’à une infime partie des écrans disponibles. L’avenir reste incertain, mais de multiples territoires restent à explorer. Et si nombre de nos cinéastes ont fait la preuve récemment qu’ils pouvaient porter un regard lucide et percutant sur le monde extérieur, comme le démontrent Julien Élie (Soleils noirs) et Meryam Joobeur (Brotherhood), il serait sans aucun doute plus constructif que nous luttions ensemble pour les mettre en valeur au lieu de perpétuer des idées reçues qui nous empêchent d’avancer.

  1. 1. lapresse.ca/debats/chroniques/marc-cassivi/201905/30/01-5228212-le-probleme-dimage-du-cinema-quebecois.php?fbclid=IwAR1bB_dQ4mKBonOzHuGeabz-5ynmB8Jzq1Sa86CSM6maQp5Lk6Gn6VJauHY

9 juillet 2019
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