Éditos

Les trompettes de la renommée

par Helen Faradji

Depuis jeudi dernier, les bonnes nouvelles en provenance du sud de la France ne cessent de s’amonceler pour le cinéma québécois. Sélections de Mommy de Xavier Dolan en compétition officielle (une première pour un film de chez nous depuis 11 ans), du court Petit Frère de Rémi St-Michel à la Semaine de la critique et de Tu dors Nicole de Stéphane Lafleur et de Jutra de Marie-Josée Saint-Pierre à la Quinzaine des Réalisateurs. Quatre preuves de plus, s’ajoutant à celles que les autres festivals internationaux ne cessent de nous donner depuis quelques années, que le cinéma québécois est bel et bien dans l’œil du cyclone de l’attention médiatique internationale.

Mais pas ici…

Xavier Dolan, qui en avait pourtant déjà plein son assiette la semaine passée, a tenté de décrire ce malaise lors d’une entrevue donnée à Paris Match, expliquant le crève-cœur de voir une de ses réalisations boudée par le public québécois, alors qu’elle caracole, toute flamboyance dehors, ailleurs. Une entrevue qui, par un mot fort (« consanguin »), déclencha l’ire de l’inimitable Sophie Durocher à qui Dolan répondait vertement par le biais d’une lettre parue sur son blogue. Une lettre particulièrement jouissive, admettons-le, où le cinéaste remettait la chroniqueuse à sa place, toutes dents dehors.

La frustration de Dolan de voir ses propos déformés est certes parfaitement compréhensible. Mais à notre tour d’aussi partager la nôtre. À voir les réactions suscitées par ce billet de Durocher, comme celles qu’avaient engendrés les papiers de Lise Ravary ou les envolées de Guzzo, l’envie de dire « stop » est en effet forte. Car, comment peut-on admettre que le « débat » sur le cinéma québécois soit monopolisé de cette façon par des papiers populistes et démagogues, ne suscitant que colère et rage ? Comment peut-on tolérer qu’alors que les yeux du monde sont tournés vers nos productions dont l’on vante la fougue, l’audace, l’originalité, l’on n’en parle ici qu’en traits rapides et infamants, sans jamais véritablement s’y intéresser ? Comment ne pas se désespérer que le cinéma, notre cinéma, ne soit pas davantage pris au sérieux ?

Les trompettes de la renommée font ainsi marcher le monde, nous dira-t-on. Le poids du média ou le poids du nom donnera toujours plus d’attention que le poids du propos. Mais le cercle vicieux médiatique peut – et doit – être brisé. Car les débats sur la santé (économique, esthétique, médiatique même) de notre cinéma sont bien trop importants pour être réduits ainsi à un échange de vacheries tonitruantes.

Pourquoi, par exemple, nos cinéastes ne se désolent-ils pas, avec bon nombre d’entre nous, du manque d’espace donné au cinéma au sein de notre média de service public (comme le soulignait Marc Cassivi dans sa chronique mardi, « Le plus inquiétant, ce ne sont pas les nouvelles coupes budgétaires infligées à Radio-Canada par le gouvernement conservateur. Le plus inquiétant, c’est que cette fragilisation constante du service public par nos dirigeants politiques ne suscite pas davantage d’indignation. ») ? Pourquoi le milieu n’exige-t-il pas, par exemple, que les films reviennent au centre même du discours, en se mobilisant pour qu’ils soient diffusés à des heures de grande écoute, qu’ils soient accompagnés par un échange digne de ce nom, qu’ils existent non pas comme de la chair à déclaration vipérine, mais comme objets de réflexion sur notre monde ?

Pourquoi devrions-nous encore, collectivement, considérer que les écrits paraissant sur les blogues du Journal de Montréal, pour ne citer qu’eux, comme paroles d’Évangile méritant notre considération ? Oui, la situation est frustrante. Mais pire, elle est nocive pour le cinéma. Car, le réduire ainsi à quelques propos sommaires, le passer au tordeur d’analyses vite faites, le circonscrire à quelques idées reçues (évidemment négatives, sans quoi, elles ne provoqueraient rien) fait pire qu’empêcher une véritable circulation des idées, des réflexions et des enthousiasmes : cela l’appauvrit. Et de ça, à long terme, tout le monde souffrira.

Bon cinéma


24 avril 2014