Éditos

L’homme ou la femme derrière la plume

par Helen Faradji

C’est une courte étude, visant à confirmer ou non certaines perceptions, de Martha M. Lauzen, doctorante à l’Université de San Diego qui a fait les manchettes la semaine passée, lorsque le site IndieWire l’a dénichée pour mieux poser sa propre version de la question qui tue : « les femmes peuvent-elles sauver la critique cinématographique – et vaut-il la peine de la sauver? ».

Évoquant la statistique-choc révélée par l’étude (sur le site Rotten Tomatoes, au printemps 2013, seules 18% des critiques dites « top » étaient signées d’une main de femmes, une chute de 30% par rapport à l’automne 2007) – on aurait pu tout aussi bien citer celle rappelant que 91% des critiques écrivant pour des journaux ou des sites de cinéma sont des hommes – Indiewire s’est alors fait le porte-voix d’un panel organisé par le Fusion Film Festival à New York et réunissant autour de ces questions toujours aussi poil à gratter quelques-unes de ces rares représentantes d’un art en voie de disparition.

C’est bien d’ailleurs le premier des tristes constats évoqués par ces amazones. La critique, en tant que métier, n’est pas plus « sauvable » par les hommes que par les femmes, et y accoler les mots « avenir » ou « espérer gagner sa vie » serait, en termes polis, une sacrée perte de temps. Soit.

Mais, comme noté par Miriam Bale, pigiste entre autres pour le New York Times, la culture critique et plus largement cinématographique, elle, gagnerait tout de même à être davantage investie par les femmes qui, selon elle, écriraient différemment en creusant plus profondément leurs champs d’intérêt et auraient moins tendance que leurs confrères hommes à héroïser certains cinéastes hommes.

Pour Dana Stevens, officiant à Slate, c’est lorsque vient le temps de discutailler le bout de gras autour des conventions de représentation des femmes dans les films que la présence d’un esprit féminin derrière le stylo prend son importance. Selon elle, et sa consoeur Inkoo Kang (Los Angeles Times, Village Voice) pour qui le faible nombre de réels textes réflexifs sur le cinéma est tout autant, voir plus, dommageable que les pourcentages de genre, cette perspective doit non seulement mieux s’exprimer mais surtout être revendiquée par les femmes critiques sans qu’elles aient peur de trop politiser leur point de vue ou d’apparaître trop militantes. Ainsi pourront éclore des formes d’expression nouvelles, ou en tout cas différentes, dont internet serait le meilleur ami, leur offrant espace, visibilité et possibilité de partager sans fin lesdites opinions dans un grand élan féministe solidaire virtuel.

Si Bale entretient plusieurs clichés malheureusement sexistes (les femmes, plus profondes, parce qu’elles sont plus proches de leurs émotions? Les hommes plus prompts à héroïser car dans le fond, ils sont restés de gentils petits garçons?), les propos de Stevens et Kang, eux, rouvrent la plaie de cet éternel débat. Car si, comme dans les discussions fleurissant régulièrement sur le nombre trop peu élevé de réalisatrices ornant les rangs des créateurs, les chiffres démontrant la proportion de femmes critiques dans les médias sont affolants, reste qu’ils n’ont que peu à voir avec le réel débat féministe. Car à bien y réfléchir, pourquoi faudrait-il perpétuer cette idée qu’il n’appartiendrait qu’aux femmes de s’intéresser à la façon dont les femmes sont dépeintes dans les films? Pourquoi ne pas aussi travailler à ce que les hommes critiques s’intéressent aussi à ces questions? Pourquoi une femme critique n’aurait-elle pas droit, de la même façon, d’avoir des intérêts dits masculins (et vice-versa)? La perspective féministe ne gagnera en intensité et en profondeur que lorsque ces oeillères seront définitivement tombées. Après tout, au cinéma, Mike Leigh, John Cassavetes ou Woody Allen n’ont-il pas plus fait pour la condition féminine ou mieux parlé des femmes que Kathryn Bigelow ou Maïwenn? Et Pauline Kael, la grande Pauline Kael, avait-elle besoin d’affirmer un point de vue féministe devant Apocalypse Now ou Mean Streets pour asseoir définitivement l’idée qu’en terre de cinéma, le bon critique n’est ni homme, ni femme, il est d’abord celui qui pense?

Bon cinéma.


20 mars 2014