Éditos

L’infini far web

par Helen Faradji

Qui n’a pas déjà pesté en voulant regarder telle ou telle vidéo sur le net et qu’un carton contrecarrait ses plans en informant affablement que « cette vidéo n’est pas disponible sur votre territoire » ? Le problème de droits, s’il en est un, est récurrent et il en deviendrait presque drôle s’il n’était en réalité le fameux arbre qui ne fait que cacher la forêt.

Car la question des droits sur internet est un gigantesque trou noir dont même les âmes les plus valeureuses ne peuvent ressortir qu’essorées. Rien ne semble y faire sens et ce qui marche à un moment X dans une situation Y ne marche plus dans un moment Y à une situation X. Un exemple tout bête : le matériel promotionnel lié à la sortie d’un film (bandes-annonces, photos, etc…) et mis en ligne par le distributeur est libre de droits mais pour un temps délimité (n’excédant pas quelques mois) seulement. Pourtant, d’un même geste, YouTube rend ce contenu disponible ad vitam eternam ou presque, sans se soucier de ces interdits dont personne ne semble de toutes façons connaître exactement les tenants et aboutissants.

Comment s’y retrouver ? La question est plus qu’épineuse. Mais elle a au moins le mérite d’être soulevée ces temps-ci en Europe alors que le débat fait rage devant la Commission européenne plongée depuis janvier dernier dans un projet de réforme du fonctionnement des droits d’auteurs (qui devrait voir le jour au cours du mois de mai, et dont la commission a décidé de faire sa priorité pour 2015). Le problème est en effet ardu. 28 systèmes de droits nationaux relatifs au droit d’auteur, 28 pratiques et usages, 28 formes de rémunération différentes… Même une chatte n’y retrouverait pas ses petits. La députée européenne allemande Julia Reda, membre du Parti Pirate, a donc proposé que l’on s’attaque à cette notion de territorialité des droits et que soit conçu un marché unique numérique. L’idée en est finalement assez simple, en tout cas sur le papier : négocier avec les artistes un tarif fixe qui permettrait la diffusion de son œuvre sur tout le territoire européen. One ring to rule them all

Du côté de l’industrie du cinéma, la bête de l’unification à tout prix est accueillie avec beaucoup plus de grincements de dents. Les spécificités culturelles commanderaient plus de flexibilité, et un modèle unique aussi rigide ne saurait répondre aux réels besoins de l’industrie, puisqu’en voulant plaire à tout le monde, il risque surtout d’aboutir à une forme de consensus mou par laquelle les protections accordées aux créateurs, et par la force des choses à leurs ayants-droits, seront amoindries. Sans compter que les propositions de la députée pirate peuvent avoir de quoi inquiéter : les œuvres pourraient être protégées 50 ans et non plus 70 après la mort de l’auteur, toute œuvre émanant d’un service public appartiendrait automatiquement au service public, aucune possibilité pour les États de ménager des exceptions à cette règle unique ou application du principe du Fair view permettant l’utilisation d’extraits sans demande préalable.

Les boucliers se sont déjà levés, notamment en France où ceux qui s’y opposent craignent qu’une telle déréglementation finisse par remettre en cause tout le système de financement de l’audiovisuel et que les dérives qu’elle permet potentiellement soient plus que néfastes. Parmi eux, les réalisateurs Lucas Belvaux (dont une entrevue éclairante est disponible ici), Costa-Gavras, Darius Jablonski et Peter Webber. Mais aussi, à sa façon de Sphinx, par Thierry Frémaux, programmateur du festival de Cannes qui, interrogé par Variety entre autres sur le sujet, notait qu’il préférerait que l’on parle de droits des artistes, plutôt que des auteurs, puisque, à ses yeux, tout internaute mettant en ligne n’importe quoi pourrait se targuer du titre « auteur ». Or, comme le souligne Frémaux « les artistes dépendent de leur travail et si celui-ci n’est pas reconnu, comment pourront-ils en vivre ? Imaginez un monde sans films – impossible ! ».

Au-delà du débat qu’il faudra assurément suivre dans les prochains mois, car de profondes remises en question pourraient en émaner, reste que la différence de philosophie qui sous-tend la division paraît irréconciliable : d’un côté, prôner la liberté absolue et primordiale de l’internaute-consommateur d’avoir accès à tout ce qu’il veut, quand il le veut, de l’autre, la volonté inaliénable de continuer à préserver une idée viable pour tous de financement public de l’art… Le bon vieux combat « tout pour moi » contre « un peu pour tout le monde »… On souhaite bonne chance à la Commission Européenne. On s’en souhaite encore plus.


23 avril 2015