Éditos

Liste d’envies

par Helen Faradji

Lorsqu’un festival s’apprête à débuter, c’est toujours la même chose. On feuillette le catalogue, on repère les gros noms qui font saliver et pour le reste, on se laisse dériver au gré de nos envies, sans but précis autre que celui de la découverte, de la surprise, de l’émotion canaille, volée, que l’on n’attendait pas.

Avec les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, c’est évidemment la même chose. La forêt de beaux chênes et les petites pousses qu’on ira cueillir au petit bonheur la chance, juste parce que. Avec cet avantage considérable du documentaire qu’il a de raconter des histoires humaines, tellement humaines, qu’elles ne peuvent que résonner.

Les évidences d’abord : une rétro Marcel Ophuls, les derniers Frederick Wiseman (et son regard sur l’institution universitaire dans At Berkeley), Avi Mograbi (et sa perpétuelle quête d’un apaisement du conflit israélo-palestinien par l’humour et l’amour dans Dans un jardin, je suis entré), Rithy Panh (et son voyage en terre de mémoire cambodgienne par l’utilisation de statuettes en terre cuite dans L’image manquante), Miguel Gomes (dont, après l’étonnant Tabu, on ne peut qu’avoir envie de découvrir l’essai philosophico-poético documentaire Redemption), Sergei Loznitsa (Letter et sa visite mélancolique d’un pensionnat pour personnes déficientes en pleine campagne) ou Nicolas Philibert (et sa visite passionnante de la ruche qu’est Radio-France, la radio publique française dans La maison de la radio): oui les RIDM nous gâtent, les attentes sont comblées.

Mais c’est aussi, probablement davantage, du côté des chemins de traverse qu’on ira trouver notre plaisir buissonnier.

En se laissant par exemple guider par des sujets. Graves, audacieux, profonds, mais surtout regardés. Comme celui de la destruction du mythe de San Francisco comme paradis de la cause homosexuelle par exemple, dans American Vagabond de Susanna Helke. Ou celui de la menace bien réelle d’une guerre civile qui pesa sur Philadelphie en 1985 alors que s’affrontaient la ville et les partisans du MOVE, un mouvement de protestation afro-américain (Let the Fire Burn de Jason Osder). Ou celui encore du Soudan, ce pays dont nous savons tous qu’il est au bord du plus noir désastre mais sur lequel personne ne pose les yeux, sauf Alexandra Sicotte-Lévesque dans À jamais, pour toujours.

Autres fils rouges: ces hommes et ces femmes dont la seule biographie donne envie de se frotter à leurs portraits. L’artiste iranien Bahman Mohasses, censuré puis disparu et dont Mitra Farahani a retrouvé la trace dans Fifi hurle de joie, la grand-mère vietnamienne du cinéaste Khoa Lê, fantasque et émouvante, à qui il consacre son Bà Nôi, Harry Dean Stanton, évidemment, découvert sous mille coutures par Sophie Huber, ou DJ Peanut Butter Wolf, fondateur de l’essentiel label hip hop Stones Throw Records dans Our Vinyl Weighs A Ton de Jeff Broadway.

Et puis, il y a encore ces phénomènes que le cinéma documentaire n’aime rien tant qu’éclairer, comme pour la première fois : l’utilisation de la webcam par des adolescents pour conjurer leur angoisse de fin de monde (Hoax_Canular de Dominic Gagnon), les « crieurs », ces agents de promotion engagés par différents partis pour porter leur bonne parole dans les rues du Congo au moment des élections présidentielles de 2011 (Atalaku de Dieudo Hamadi), le roller derby à Montréal comme outil d’émancipation de nouvelles femmes guerrières (Derby Crazy Love de Maya Gallus) ou l’expérience de commande de la ville champignon qu’est Fort McMurray en Alberta dont le webdocu interactif du même nom signé David Dufresne.

Dans un compte-rendu  fait par le Monde d’une de ses classes de maître, le toujours passionnant Frederick Wiseman décrivait ainsi sa méthode : “C’est un peu comme Las Vegas. Roll of the dice (“lancer de dés”) j’appelle ça. On ne sait jamais ce qui va se passer, quelque chose d’incroyable peut advenir sous nos yeux. On fait ses choix et le résultat est un mélange d’instinct, de chance… Cela demande d’être sur le qui vive, prêt à tourner à n’importe quel moment. On peut se tromper dans ses choix aussi. Mais si une prise est décevante, je continue malgré tout car il y a une règle : c’est au moment où l’on coupe qu’il se passe quelque chose”.

Devant ces films-étincelles présentés cette année aux RIDM, le spectateur ira lui aussi comme on lance un dé, avec l’espoir qu’il se passe en effet quelque chose. Quelque chose comme de la vie qui s’anime à l’écran. Quelque chose comme la rencontre entre une réalité et un regard. Quelque chose surtout comme le sentiment, fugace mais tellement sincère, que l’espace d’un film, nous ne sommes plus un, mais tous, unis par une émotion, une profondeur, un propos qui dépasse toutes les frontières. Puisqu’il est vrai. C’est aussi ça, la force du documentaire
Bon cinéma.


14 novembre 2013