Éditos

Lou n’y est plus

par Helen Faradji

Lou Reed was our godfather. He was the Dark Prince of New York rock ‘n’ roll, poet, provocateur, iconoclast. I feel a deep sadness at his leaving, a grayness falling over the city. But his many gifts to us are indelible and singular and striking. Long live Lou Reed!” – Jim Jarmusch

 

D’autres, bien sûr, l’ont aussi testé. Coller sur une scène x, une musique y, histoire de créer un sens z. Un petit tour de passe-passe cinématographique pour prouver l’impensable : qu’en terre de création, tout est possible, même qu’1+1 s’additionnent pour donner 3. Happiness is a warm gun des Beatles dans Bowling for Columbine. Surfin’ Safari dans Apocalypse Now. La 9eme et Singin’in the Rain dans Clockwork Orange. Stuck in the Middle with you et l’oreille dans Reservoir Dogs… On ne compte plus les exemples.

Parmi eux, il y a aussi cette idée de génie, une des rares, de Danny Boyle. Du genre à faire entrer une scène dans l’Histoire. Du genre à savoir créer de la cohérence à partir du chaos. Cette idée, c’est celle, simple et évidente, d’avoir eu l’intuition de filmer une aiguille s’enfonçant dans la saignée d’un coude en gros plan, puis l’extase artificelle d’Ewan McGregor au son d’A Perfect Day de Lou Reed. La violence du shoot et la douceur de la musique. Le trip ultra-stylisé et la simplicité des paroles. La fin d’un monde et la puissance pleine d’espérance d’une mélodie.

À bien y regarder, la carrière entière de Lou Reed, décédé en fin de semaine à l’âge de 71 ans, aura été jouée sur le mode du contre-point. La voix de miel, presque apaisante, sur la personnalité revêche et ouvertement désagréable (Lou Reed, on le sait, était un cauchemar pour journalistes, comme le montre ce moment absolument délicieux qu’a du passer Nicolas Ungemuth du Figaro. L’artifice des guitares pour mieux dire la vérité des expériences humaines. Le rock qui prend aux tripes et la cérébralité de l’avant-garde. L’apparemment triviale et inoffensive banane sur pochette iconique pour mieux dire les temps qui changent, les secrets que la bonne société préférait jusque-là garder cachés derrière les portes, la douleur et la jouissance.

Le genre d’homme, d’artiste, trop complexe, trop en contre-point justement, pour ne pas captiver le cinéma qui, pourtant, l’aborda de biais, peut-être trop impressionné par la légende, par le charisme en granit, par l’allure trop mythique pour ne pas déborder d’un écran géant.

Aronofksy signa ainsi le clip du grand Lou associé à Metallica pour The View. Sa voix, chaude et triste, posée This Magic Moment fit pénétrer le Lost Highway de Lynch encore plus profondément dans l’inconscient de ses spectateurs. Fassbinder (Berlin Alexanderplatz), Todd Haynes (Velvet Goldmine), Wes Anderson (The Royal Tenenbaum), Andrew Dominik (Killing them Softly) ou Noah Baumbach (The Squid and the Whale) le comprirent aussi, tout comme évidemment, Wim Wenders et Julian Schnabel, qui firent un Lou de Lou, le faisant apparaître tel que son mythe l’exigeait, en noir et blanc et avec sa guitare dans Si loin, si proche pour le premier, en plein concert dans Berlin pour le second. Sans parler de Jonas Mekas qui, dès 66, s’amusait à filmer les débuts d’un groupe bientôt satellitaire : le Velvet Underground, de Paul Simon qui le grima en producteur tyrannique dans One Tricky Pony, d’Allan Arkush qui le Dylanisa dans Get Crazy, de Wayne Wang qui, avec génie, le plaça face à Harvey Keitel dans Blue in the face ou de Paul Auster qui nous assura qu’il n’était « pas Lou Reed » dans Lulu on the Bridge

En 2010, l’homme se lançait lui-même le défi de la réalisation, faisant de sa cousine centenaire le sujet de son court documentaire (Red Shirley, que les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal n’avaient pas omis, et que l’on peut notamment voir ici ).

Des images, des musiques, des harmonies et des centaines de contradictions. Voilà ce qui restera. Sans oublier un regret. Celui que Jim Jarmusch n’ait jamais filmé Lou Reed. Car, lui, un des rares à savoir filmer les fantômes, aurait peut-être pu enfin comprendre cette aura aussi unique qu’envoûtante.

Bon cinéma.


31 octobre 2013