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Éditos

Objectif objectivité?

par Helen Faradji

À en croire l’intérêt médiatique suscité par le livre publié par Catherine Voyer-Léger, Métier critique, décortiquant avec profondeur et intelligence les mille et une questions posées par l’acte de critiquer les productions culturelles, la profession critique fascine toujours. Ses mystères, ses contradictions, son impossible hybridité entre opinion, faits et analyse, sa façon de n’être ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre, sans que l’on sache au juste ce qu’elle peut bien être… Même Bazin, l’indispensable, n’avait pas réussi à résoudre l’étrange équation, lui qui notait : « la critique, comme la poésie, est une chose indispensable bien que nul ne sache exactement à quoi ».

Parmi ces questions, toutes plus passionnantes et complexes les unes que les autres, en reste une qui semble particulièrement épineuse : la critique peut-elle, et surtout devrait-elle pour enfin asseoir sa légitimité, être objective? Comme un article journalistique, avec des faits, des vérifications, des contre-vérifications, une enquête indéniable. Enfin, pensent certains, la critique pourrait alors cesser d’être attaquable.

Il n’y a probablement rien de plus faux. Une critique, même la plus analytique possible, ne sera jamais objective. Une critique, ne serait-ce que parce qu’elle ne couvrira jamais tous les aspects d’un film (untel sera plus sensible au jeu de tel acteur, untel à la mise en scène, untel à ceci ou à cela), ne pourra jamais prétendre à la vérité. Pour le dire encore plus simplement, il n’y a pas de vérité en critique puisque cette dernière n’a pas à établir catégoriquement la valeur de telle ou telle œuvre d’art mais bien plus simplement à être une proposition de lecture de ladite œuvre, en tentant de comprendre le plus finement possible ce que cette dernière a à dire et à montrer du monde dans lequel nous vivons.

Reste que le fantasme d’une critique objective est encore bien vivant. Un fantasme auquel Stuart Heritage, critique culturel au vénérable Guardian, s’est amusé à se frotter cette semaine en revenant aux bons vieux fondamentaux : pour éviter tout mensonge, il n’y a rien de tel que la réaction physique que peut provoquer un film. On le dit souvent – et le syndrome de Stendhal en est la plus mythique des illustrations –, le corps ne peut pas mentir…

Heritage a donc tenté l’expérience, s’interrogeant avec ce sens du sarcasme que l’on ne peut s’empêcher d’envier aux Britanniques sur la possibilité que son résultat incarne le véritable futur de la critique de cinéma : regarder le film d’horreur As Above, So Below et en faire la critique non pas basée sur sa connaissance du genre, son appréciation inspirée de ses éléments les plus significatifs ou sa capacité à lire dans les scènes effrayantes un reflet des peurs suscitées par notre monde, mais bien plus simplement sur les battements de son cœur, plus ou moins intenses selon les moments, enregistrés par un moniteur cardiaque.

Le cœur a battu, la sueur a coulé, les phalanges se sont blanchies : le film est effrayant, donc efficace, donc réussi. Exit l’humanité, exit la réflexion, exit tout ce qui peut bien se passer entre les deux oreilles et enfin, enfin, la critique n’aura plus à souffrir de son manque d’objectivité et de vérité. Car, comme le rappelle Heritage, crocs en avant, beaucoup trop d’éléments tant extérieurs qu’intérieurs peuvent l’influencer et la rendre donc impossible à croire. « Is Citizen Kane really one of the best films ever made or – as I suspect – is it simply the case that every single person who has ever reviewed it was already in a really good mood because they happened to get one of those accidentally all-chocolate Kit Kats from a vending machine right before they sat down to watch it? It’s genuinely impossible to tell. »

Dans le cadre d’une étude menée par l’Université Brunel, Heritage a donc littéralement payé de sa personne et offert à ses lecteurs les résultats purement factuels de sa critique du futur, expliquant toutes les variations de ses battements de cœur pour mieux «critiquer» le film. Rigueur, rigueur, rigueur…

L’expérience – mais bien plus encore son récit rabattant le caquet avec ironie à tous ceux qui pensent encore que la critique a quelque chose à voir avec la vérité – a quelque chose de fondamentalement réjouissant. Même si au fond, on se demande si l’on peut réellement donner tort à Heritage ? Ce qui vient du cœur, tout spécialement devant une œuvre d’art, ne peut en effet mentir.

 

Bon cinéma


4 septembre 2014