Éditos

Philip s’en va

par Helen Faradji

Il partage son nom de famille avec l’un des plus beaux personnages féminins alleniens. Et il vient de prendre sa retraite alors même que Jasmine French s’apprête à dévoiler ses émouvantes névroses et autres crises de nerfs un peu partout sur les écrans mondiaux. Pour une vie placée sous le signe du cinéma, il ne pouvait y avoir plus beau hasard.

Philip French, critique pendant plus de 50 ans à The Observer, publication britannique hebdomadaire, sortant tous les dimanches sous l’égide du grand frère The Guardian, a donc raccroché les gants. À la retraite, le critique, sémillant octogénaire, après tant d’années de bons et loyaux services.

Sur le site du Guardian, l’hommage a d’ailleurs été à la hauteur de la carrière. Mais aussi, fort original. Car plutôt que de tartiner leurs pages de mots flatteurs et autres fleurs embaumant la mise en terre, le journal a eu la bonne idée de plutôt donner la parole aux deux autres pointes du triangle qui sous-tend toute pratique cinéphile : les lecteurs-spectateurs et les cinéastes.

Aux premiers, le journal a donc ouvert ses pages en organisant une conversation virtuelle géante permettant aux lecteurs d’enfin savoir tout ce qu’ils avaient toujours voulu savoir sur la critique sans jamais avoir osé le demander. Des traditionnelles – « avez-vous déjà changé d’avis sur un film ? » (oui, Last Tango in Paris, que French explique avoir défendu à l’époque pour mieux combattre sa mise au ban, mais sur lequel ses doutes n’ont cessé de s’épaissir depuis) ou « quel est le meilleur film que vous ayez vu ? » (Citizen Kane, sans concurrence) – aux anecdotiques – « quel est votre plaisir coupable ? » (The Sound of Music) -, en passant par les plus profondes – « selon vous, les conditions pour le cinéma indépendant ont-elles empiré ?” posée par rien de moins que Mike Leigh (« je pense qu’il y a toujours eu un problème au sein de l’industrie pour que s’expriment les voix indépendantes et individuelles (…) Mais ces films sont ceux qui justifient l’existence du cinéma dans notre pays », note French) – ou les plus charmantes – « pourquoi prenez-vous votre retraite si tôt? » demande ainsi Ken Loach ! -, le dialogue s’instaure, pour une dernière fois, dans un geste qui nourrit autant qu’il symbolise ce qu’est une pratique critique saine et vivante.

Aux seconds, le quotidien a consacré une page spéciale pour que chacun puisse venir déposer son petit mot, Danny Boyle saluant ainsi « le critique parfait servant autant le public que les artistes », Walter Hill évoquant un critique « qui a fait grandir sa profession » et Martin Scorsese, Nicolas Roeg et John Boorman exprimant leur tristesse de voir partir French.

Le départ de cette plume érudite et vivante, fine et profonde, multipliant plus souvent qu’à son tour les liens et connexions pour mieux inscrire chaque film critiqué au sein du grand édifice cinéma aura donc au moins permis ce dialogue rare et précieux entre critique, spectateurs et artistes. Mais il a aussi, sans le vouloir, soulevé un certain pessimisme. Car French fait partie de ces grands critique qui purent trouver leur place à un moment où l’idée même de critique, bien loin de faire fuir le plus grand nombre à immenses enjambées, était plutôt respectée et même louée pour son importance. Pour poser l’équation autrement : dans 10, 30 ou 50 ans, quels seront encore les critiques restés actifs à qui ce genre d’hommage pourra être rendu ? Existeront-ils encore ? Une carrière de plus de 50 ans au même endroit, où il est donc possible de développer une véritable pensée critique détaillant au fil des mots une réelle conception du cinéma, sera-t-elle encore une option ?

À un lecteur lui demandant si les critiques pratiquant en presse écrite ont encore un rôle à jouer dans notre ère du tout numérique, French résume cette angoisse à merveille : « Je ne pense pas qu’aucun critique dans aucun média aura encore l’influence qu’ont pu avoir certains grands du passé (…). Mais je crois qu’il y aura toujours de la place pour les bons critiques. Ceci dit je suis aussi sûr qu’il y aura beaucoup de critiques insignifiants employés simplement parce qu’ils sont des personnalités et qu’ils écrivent de façon divertissante, et je ne pense pas que la critique retrouvera cette influence d’antan. En fait, la plupart des journaux américains pensent même qu’ils peuvent parfaitement se débrouiller sans critique aujourd’hui. »
Paroles de sage… ?

Bon cinéma, avec ou sans critique.


29 août 2013