Éditos

PLUS ÇA CHANGE….

par Helen Faradji

Que retentir de ce Cannes 2016 ? D’abord, que Ken Loach entre dans la légende en devenant le 6e homme de ce club ultra-select où s’ébrouent les double palmés (Coppola, Imamura, Kusturica, les Dardenne et Haneke). Ensuite, que le palmarès livré dimanche soir par George Miller et son jury a visiblement déçu. Il suffit de traîner sur le web pour le constater (mention spéciale au compte Twitter des Cahiers qui, en commentant en direct la remise des prix, a fait preuve d’un fiel rageux comme on n’en avait plus lu depuis longtemps !). Car si la plupart veulent bien reconnaître qu’il fut sauvé du désastre le plus complet par la présence d’Andrea Arnold (prix du jury pour American Honey) et de Xavier Dolan (grand prix, mazette, pour son Juste la fin du monde et un second prix pour une seconde participation en compétition ce qui n’est pas rien), les prix remis à Le client d’Asghar Farhadi (scénario et interprétation masculine), à Ma’Rosa (interprétation féminine pour Jaclyn Jose qui avait l’air aussi surprise que le reste de la planète cinéphile) ou à Personal Shopper d’Olivier Assayas (mise en scène ex-aequo avec Cristian Mungiu) ont laissé un goût plus qu’amer à ceux qui entendaient voir Cannes adouber un cinéma moins ronronnant, plus audacieux, plus novateur (en gros Toni Erdmann, la révélation signée Maren Ade, le poétique et rock Paterson de Jim Jarmusch et le fort intriguant Elle de Paul Verhoeven). Emblème de ce palmarès pantouflard, Loach, donc, que les Inrocks n’ont pas hésité à renvoyer dans les cordes, notant avec intelligence : ““Un autre monde est possible. Et même nécessaire”, a conclu le cinéaste à l’issue de son discours de remerciement. Mais un film peut-il construire un autre monde sans travailler à penser la possibilité d’un autre cinéma ?

Certes. Mais de l’extérieur, sans donc avoir vu ces films aujourd’hui devenus pommes de discorde, restent quelques interrogations. Car un simple travail d’observation peut en effet faire tiquer de la même façon. Et d’étranges similitudes peuvent facilement se remarquer entre ce cru 2016 et celui de l’année précédente, tout également décevant.

Deux années de suite, on avait en effet décidé de confier la présidence du jury à des cinéastes plus pop, plus « grand public » (Miller et les Coen), en espérant peut-être réunir à nouveau les conditions gagnants du sacre de La Vie d’Adèle par Spielberg  (moins probablement celles de la palme donnée à l’Oncle Boonmee par Tim Burton). Mais dans les deux cas, ces cinéastes adulés, ces chouchous de la critique et des salles, ont préféré miser sur la sécurité, offrant la précieuse palme à des films ouvertement sociaux (I, Daniel Blake et Dheepan), comme s’il fallait rappeler à tous que le cinéma a une importance politique, qu’il n’est pas qu’affaire vulgaire d’art ou pire de divertissement, qu’il « compte » puisqu’il enregistre sérieusement les soubresauts de notre monde, peu importe qu’il le fasse conventionnellement ou non. Et les deux années, c’est aussi par le Grand Prix (Dolan et Laszlo Nemes) que la mise en scène, terreau pourtant primordial à la croissance du cinéma, a pu se tailler une place. Par le grand prix que l’on a réglé les dissensions critiques. Par le grand prix que la morale dans l’usage du gros plan a pu devenir sujet de discussions.

Si les deux années ont également prouvé que Cannes restait néanmoins un lieu privilégié d’émergence de nouveaux talents (Nemes et l’allemande Maren Ade, cette année, malchanceuse au palmarès mais dont le nom a assurément réussi à se frayer un chemin jusqu’à nous), reste que l’impression d’une formule étonne. Comme si là aussi, dans ce sacro-saint temple du cinéma que Cannes s’évertue à être, on se drapait dans une étrange vertu consistant à utiliser les films pour « faire passer un message » plutôt que de les laisser libres, fougueux, sauvages sans chercher à leur faire jouer un rôle ou une fonction.

La palme est une récompense « sérieuse », n’en doutons pas. Mais deux années de suite, nous venons de voir des cinéastes prendre cette idée bien trop au pied de la lettre. Peut-être faudra-t-il, afin que l’excitation nous gagne à nouveau, s’en libérer un peu ?

Bon cinéma


26 mai 2016