Éditos

Pourquoi j’aime le cinéma québécois

par Helen Faradji

Vous pardonnerez le « je ». Il est ici inévitable. Car, qu’on le veuille ou non, la relation que l’on entretient au cinéma est nécessairement subjective, personnelle. On peut décrypter, argumenter, analyser pendant des heures – parce qu’il n’y a rien de plus agréable – mais au fond, on le sait tous, c’est une relation cœur à cœur dont il s’agit. Une relation directe, sans intermédiaire, sans traducteur. Le film te parle, tu lui réponds, ou pas, et c’est le début de tout.

« Je », donc. Comme dans j’aime le cinéma québécois. Ma première rencontre avec lui – après l’inévitable doublage de Slap Shot -, je m’en souviens comme si c’était hier. Parce que c’était le genre de rencontre qui te fait immédiatement comprendre que ce ne sera pas banal, entre vous deux. Yes Sir ! Madame…, de Robert Morin. Lorsque l’on arrive d’ailleurs, sans aucune connaissance ou presque de ce cinéma, voilà bien une entrée en matière qui donne faim. L’inventivité, le mordant du texte, l’intelligence fond-forme, l’humour… on les espère ensuite à chaque fois que l’on entre dans une salle de cinéma.

Puis, j’ai rencontré les classiques. Les Brault, Perrault, Poirier, Falardeau, Arcand (lui avait tout de même déjà un peu traversé les frontières), Groulx, Lamothe, Carle, Jutra… Je les ai découverts parce que des profs passionnés, à l’Université de Montréal, m’ont tendu la main avec ces œuvres dedans et m’en ont parlé avec une générosité, une passion, une connaissance communicatives. Le cinéma a besoin de passeurs. Ils en ont été de formidables.

Puis, je l’ai suivi, ce cinéma québécois, à la trace. En court, en long, en documentaire, en animation, en expérimental…. Partout, dans tous les genres, tous les styles. Et même les années qu’on disait de vaches maigres m’étonnaient. Parce que là aussi, sa diversité n’en finissait plus de s’exprimer, déclinant ses propositions autant dans des objets de consommation à visée ouvertement commerciales que dans ces ovnis qui régulièrement débarquent dans notre paysage pour mieux le faire respirer (À l’Ouest de Pluton, Daytona, Jimmywork, Rechercher Victor Pellerin, Nuages sur la ville, Un capitalisme sentimental, La mémoire des anges, Nouvelles, nouvelles….ils sont trop nombreux pour être tous nommés). Le cinéma québécois manque peut-être de moyens, certes, mais cela ne l’a jamais empêché d’être riche, pluriel, vibrant, s’amusant constamment à réinventer les règles en faisant des pieds de nez à toutes les conventions.

La suite des choses a été logique. Ce talent-là ne pouvait pas rester confiné à l’intérieur de nos frontières et nos cinéastes et nos films se sont mis à briller ailleurs, dans les salles des plus grands festivals mondiaux ou dans celles d’Hollywood.

Pourtant, c’est aussi à ce moment qu’une fracture s’est dessinée. Une rupture de communication entre ce cinéma, vanté partout sur la planète pour son indéfectible originalité, et ceux à qui il s’adresse en premier lieu, ceux qui en sont les objets autant que les sujets : les Québécois eux-mêmes.

Même s’ils n’ont rien à voir avec la valeur des œuvres, il faut regarder les chiffres (Charles Henri Ramond en fait le nécessaire décompte sur Cinéma du Québec). Quelques 1500 entrées, l’année dernière, pour Les Démons, 870 pour Le Dép, 1237 pour L’amour au temps de la guerre civile… Comment ne pas s’affoler ? Comment ne pas se demander ce qui se passe au juste ? Comment ne pas être accablé par ce sentiment qu’au fond, notre société civile et notre industrie cinématographique ne sont pas divorcées, mais pire, indifférentes l’une à l’autre ?

Manque-t-on de ces indispensables passeurs capables de faire naître l’étincelle du désir ? Manque-t-on de place donnée à notre cinéma dans les discours et les espaces publics ? Manque-t-on de sincérité quand il s’agit de faire, d’intransigeance quand il s’agit de commenter, d’ambition alors que notre cinéma est déjà à la hauteur de ce qui se fait de mieux sur la planète ? Manque-t-on de salles, d’initiatives sur le web, de distributeurs visionnaires, de cinémas de quartier, de médias ?

Sûrement un peu de tout ça. Mais reste que si les solutions ont besoin de faire l’objet de débats publics pour ne pas que tout cela s’aggrave encore, les symptômes ne peuvent que conduire à poser cette autre question, bien plus fondamentale : sommes-nous collectivement à la hauteur de notre cinéma ?

 

Bon cinéma.


20 octobre 2016