Éditos

Réellement vôtre

par Helen Faradji

En terre festivalière, les saisons se suivent et se ressemblent. Comme chaque année, l’enchaînement d’événements automnaux a en effet de quoi donner le tournis. FNC, Cinémania, bientôt Elephant ClassiQ puis les Sommets de l’animation…. La roue tourne et le spectateur-hamster y perd presque la tête. Au milieu, en guise d’œil du cyclone, on s’autorisera donc à prendre une bonne grosse tranche de réel, histoire de nous ramener les pieds sur terre, à piocher selon l’appétit dans le menu de cette 18e édition des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal. Une édition qui prendra son envol ce jeudi 12 novembre avec la présentation des Vaillants, de Pascal Sanchez, documentaire d’observation du quotidien d’une cité HLM du quartier Saint-Michel à Montréal qui prouvera à ceux qui avaient encore besoin d’être convaincu que n’est définitivement pas Frederick Wiseman qui veut (ceux qui en auraient besoin pourront aller vérifier sur pièces puisque les RIDM présenteront, noblesse oblige, le dernier opus du maître, In Jackson Heights. Toute est dans toute).

Que se mettre sous la dent, alors, parmi ces films que l’on espère en prise directe avec notre monde ? À l’envie, et probablement sans trop se tromper, on pourra d’abord fouiller du côté de ce que l’on appelle les noms, puisque oui, le documentaire a aussi ses auteurs-stars, parmi lesquels cette année Claire Simon (Les bois dont les rêves sont faits et sa plongée en plein cœur du bois de Vincennes), Patricio Guzman (Le bouton de nacre où l’océan Pacifique devient un lieu de mémoire philosophico-politique passionnant), Sergei Loznitsa (The Event, regard âpre et sec, d’une rigueur exemplaire, sur le putsch raté de 1991 en Russie), le regretté Albert Maysles (In Transit et son invitation à voyager à bord du plus grand train de passagers longue distance aux Etats-Unis) ou encore Nikolaus Geyrhalter (Over the Years et son immersion dans une usine textile centenaire). Du costaud, assurément.

Mais inutile de se voiler la face, notre monde en 2015 aura aussi été un monde en guerre, un monde en mouvements et perturbations constants, dont les chaos divers et variés auront été enregistrés de la façon la plus singulière possible par ces observateurs privilégiés que sont les documentaristes. Étonnant en effet de voir comment Sara Fattahi (Coma, dans un appartement de Damas), Abbas Fahdel (Homeland, Iraq Year Zero, où le cinéaste documente le quotidien de sa famille en Irak) ou Anna Roussillon (Je suis le peuple, et son observation de paysans dans la vallée de Louxor en Égypte) ont su s’approprier les plus grands événements socio-politiques de l’année par la bande de l’intime, déplaçant leurs regards avec une intelligence et une lucidité folles vers ce qui habituellement reste hors champ (la famille, le privé) mais où s’observe au plus près comment ce monde qui échappe constamment influe concrètement sur nos vies. Trois tours de force à hauteur d’hommes qui assurément rappellent, chacun à sa manière, ce que le documentaire peut et doit. Et que, doit-on le rappeler, nous ne sommes pas sûrs de pouvoir un jour voir en salles…

Rayons événements, on se penchera assurément aussi sur la rétrospective Thom Andersen (à ne pas manquer, Red Hollywood, essai captivant et militant où les œuvres et témoignages des tristement célèbres 10 d’Hollywood, entrechoqués par Andersen avec vivacité, témoignent de leur rare engagement) ou sur le cycle La photographie et le documentaire poétique qui réunit plusieurs courts – et deux tables rondes – établissant de fort jolies et parlantes passerelles entre l’art de l’image en mouvement et celui de l’immobilité (d’Arthur Lipsett à Ulrich Seidl en passant par Michel Lamothe, Guy Borremans, William Klein, Agnès Varda ou Chris Marker).

Mais reste encore et surtout ce film que l’on attendait impatiemment depuis sa présentation sous les hourras au festival de Locarno. Un film qui depuis la triste nouvelle de la disparition de Chantal Akerman a pris un poids encore plus mythique. Un film-chronique, simple et douloureux, où la cinéaste filmait sa mère, vieille dame anxieuse. Un film qui faisait de ce hors-champ qu’elle habite désormais pour toujours une présence aussi forte qu’imaginative. Un film dont l’impact dépasse aujourd’hui évidemment son seul sujet. Le cœur serré par un sentiment de manque encore à vif, nous irons bien évidemment voir No Home Movie, en remerciant les RIDM de nous l’offrir.

Bon réel à tous.

Tous les details au www.ridm.qc.ca

 


12 novembre 2015