Éditos

Retour vers le futur

par Helen Faradji

Plus de 400 000 dollars amassés en quelques jours. On préférerait encore que le « succès » de nos films soit comptabilisé en spectateurs plutôt qu’en espèces sonnantes et trébuchantes, mais pour le moment, on s’en contentera. Des centaines de milliers de dollars depuis sa sortie sur les écrans la semaine passée, donc. Ce n’est pas forcément une surprise, Ricardo Trogi ayant en une poignée de films (Horloge biologique, Québec-Montréal et bien sûr, 1981) réussi à créer sa place, singulière, dans le merveilleux monde du cinéma québécois et dans le cœur du public. On pourra bien sûr avoir des réserves (et il y en a à avoir – baisse de rythme du dernier tiers, répétitions, gags parfois un rien lourdauds, tendance à un certain égocentrisme, voix-off aux effets trop soulignés pour s’y abandonner…), mais ça n’y changera rien : 1987, hybride réussi entre le personnel et le populaire, l’auteurisme et le divertissement assumé, s’annonce comme le succès de l’été, probablement de l’année, en nos terres.

Et cela fait un bien fou.

Pourquoi ? La réponse tient en un mot : sincérité. Oui, car si l’on peut reprocher ce que l’on veut à cette chronique forcément adolescente du dernier été avant la vie d’adulte de Ricardo, personne ne pourrait remettre en cause ce qui, au fond, est son véritable atout. Acteur qui grandit sous nos yeux ébahis (Jean-Carl Boucher, déjà de l’aventure 1981), souvenirs qui se ramassent à la pelle mais sans nostalgie complaisante ou peur du lendemain réactionnaire, regard balancé avec équilibre entre tendresse et vacherie sur ce mini-moi qui tente d’être sérieux à 17 ans, petit surplus de vérité touchant et sympathique : oui, la recette est (à quelques immenses détails près, l’expérience sensitive du temps qui passe n’étant absolument pas au cœur de 1987, par exemple) la même que celle utilisée par Richard Linklater dans Boyhood. Et dans les deux cas, les cinéastes emportent la partie facilement par leur franchise.

Mais cela fait aussi un bien fou car le public – et la critique d’ailleurs – y est sensible. Enfin, la rencontre a lieu. Simplement, comme cela se doit. Avec, d’un côté du ring, un cinéaste tenté d’abord et avant tout de raconter une histoire, de capitaliser sur le plaisir qu’il y a encore à le faire, et de l’autre, des spectateurs loin d’être aussi bêtes que l’on pense, touché par ce qu’enfin, quelqu’un de l’autre côté du Kodak ait envie de leur parler. Pas de leur fourguer une formule toute-prête à penser et à digérer, pas de les assommer avec un cynisme poussiéreux. Pas de jouer la carte du « gagné d’avance » en alignant vedettes, punchs douteux et ingrédients « vus à la télé ». Non, simplement, de leur proposer un voyage dans le temps tendre et baveux, ironique et attachant, sans se soucier de transformer son récit en attrape-nigauds.

Chers monsieur Guzzo, chers amis de monsieur Guzzo, chers adeptes du « si c’est québécois, c’est plate », le voyez-vous enfin maintenant ? Le comprenez-vous que ce n’est pas ce cinéma lamentard que vous avez décrié avec tant de ferveur qui nuit au cinéma québécois ? Que la tristesse, le gris, les plans-séquences n’ont rien à y voir ? Absolument rien. Mais que le cynisme, la bêtise, les Hot Dogs et De père en flic volume 42, les Sens de l’humour et les Vrai du faux, oui ? Que ce cinéma qui ne jouit que d’être rentable, productif, qui est conçu au pire comme un tableau de maths avec cases à remplir, au mieux avec paresse et en deux traits de crayon, n’est pas cette vache à lait que vous espérez de tous vos vœux ?

L’entendrez-vous, cette fois, cette réponse du public, la plus belle qu’il pouvait vous donner ? Cet enthousiasme non feint qui devrait, espérons-le, vous assurer que dehors, à faire la file, dedans, bien assis dans les salles, debout, devant les stands à pop-corn, ce ne sont pas des porte-monnaie sur deux jambes mais bien des spectateurs dotés de goût, d’intelligence, de discernement ?

Au travers des années, on a beaucoup attribué au critique le rôle du passeur ou du chien de garde. 1987, malgré tout ce que l’on peut en penser, rappelle une évidence : ces rôles sont aussi ceux du spectateur. Grand bien nous en fasse.


14 août 2014