Éditos

Révolutions

par Marie-Claude Loiselle

On ne peut plus parler ni du cinéma, ni du spectateur comme on le faisait il y a 10 ou 20 ans. Nous aurions pu affirmer la même chose il y a 10, 20… ou 50 ans, mais cela est aujourd’hui plus vrai que jamais. L’évolution des technologies, en affectant ceux qui les utilisent, reconfigure sans cesse notre rapport au monde. De cela, Walter Benjamin avait déjà conscience à la fin des années 1930 quand il s’intéressait à la manière dont les révolutions techniques viennent bouleverser la condition politique du spectateur. Et c’est précisément sur cette conscience que s’appuient quelques-unes des réflexions très contrastées du présent numéro, notamment celles de Nicolas Klotz, Lech Kowalski et Dominic Gagnon. Mais ces mutations, bien qu’inhérentes au cinéma, prennent toujours de vitesse les cinéastes dont la plupart sont moins héritiers que captifs de l’époque qui les précède. D’où cette impression de sclérose accompagnant les périodes de mutations accélérées, qui se doivent de produire des réponses à la hauteur du défi qu’elles posent – comme cela avait été le cas avec la Nouvelle Vague face aux anciennes manières de concevoir le cinéma. C’est donc bien au-delà de cette mort du cinéma déclarée il y a déjà trois décennies qu’il faut se projeter, expression qui, a force d’être détournée de sa véritable signification, n’est désormais plus qu’une formule à connotation dépressive plutôt qu’une possibilité de renouveau. Le cinéma meurt en se transformant et se transforme en mourant, entraînant avec lui le spectateur dans cette mort-mutation. L’un comme l’autre se transforme indissociablement. Mais ce qu’il est plus difficile de saisir, c’est comment cette mutation du regard du spectateur s’opère aujourd’hui, et quel avenir elle nous permet d’entrevoir.

Le spectateur, c’est vous et moi, nous tous ensemble, affectés et traversés par ce qui façonne le cinéma. Et c’est en envisageant le destin commun de ceux qui regardent, reçoivent, conçoivent, pensent, réalisent et font exister le cinéma de film en film, sans séparation possible de toutes ces actions, que la place du spectateur doit être interrogée. C’est ce voir, penser et vivre ensemble dont parle Marie-José Mondzain dans l’entretien présenté dans la revue, agissant comme antidote à l’anéantissement du regard provoqué par l’extension sans fin de la peur par le biais des images de la mise en spectacle du monde. C’est également cette peur généralisée qu’observe Saad Chakali en rapprochant ces deux barbaries mimétiques qu’incarnent un certain cinéma hollywoodien et les « superproductions » de Daech. Il s’alarme du fait que le spectateur, en mutant vers un état de consommateur pulsionnel de ces images, nous mette tous en danger en altérant et évacuant radicalement toute figure d’altérité. Que, sous l’emprise de ces fondamentalismes, il mute au point de se faire… loup-garou. Cela rejoint par un autre biais la position d’Antoine de Baecque qui, tout en constatant que le cinéma de notre époque de « mutations délirantes » fabrique des monstres, espère que ceux-ci demeureront des marginaux irrécupérables.

Devant l’importance et la diversité des voies explorées par l’ensemble des textes que nous vous proposons ici, nous avons fait de cette édition de 24 Images un numéro spécial, presque entièrement consacré à ces questions. C’est que nous croyons, tout comme l’affirme Lech Kowalski, que nous sommes en marche vers une nouvelle forme de cinéma qu’il est urgent et même vital d’impulser afin d’ouvrir d’autres horizons. Pour cela, il nous faut squatter de nouveaux carrefours, comme nous y engagent ici plusieurs auteurs : ces points de croisement et de bifurcation, là où naissent les rencontres et les échanges pouvant faire vivre le cinéma et s’écrire une autre histoire du spectateur. Accueillons pour cela tous les écarts, les élargissements de la pensée, tous les débordements, y compris les débordements critiques. C’est à quelques-uns de ces débordements auxquels nous vous convions dans les pages qui suivent.
 


4 juin 2015