Éditos

Shoot, shoot, don’t talk

par Helen Faradji

L’accumulation de faits parle pour elle-même. En décembre dernier, La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche perdait, en France, son visa d’exploitation retiré par la cour administrative d’appel de Paris. L’été précédent, Love de Gaspar Noé mangeait la même volée. Et la semaine passée, c’était au tour d’Antichrist de Lars Von Trier de subir le même sort. En cause, ce que l’art sous toutes ses formes n’a pourtant eu de cesse de vouloir représenter depuis des siècles – la violence et le sexe -, mais surtout, la volonté, dans ces trois cas, de l’association catholique Promouvoir d’empêcher d’exister quiconque osera montrer ces seins qu’ils ne sauraient voir.

Rappelons que la perte du visa d’exploitation empêche bien sûr la diffusion d’un film en salles mais aussi sur tous les supports imaginables (DVD, télévision, etc…).

Cette formidable association ne compte d’ailleurs pas s’arrêter en si bon chemin puisque des recours sont également entamés contre les visas de The Hateful Eight de Quentin Tarantino et de Bang Gang d’Eva Husson.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais ces attaques en règle contre quiconque ose simplement outrepasser certaines normes et idées reçues ne se cantonnent pas au délire d’une association traditionnaliste. Facile en effet de voir dans plusieurs événements récents la même lourdeur imposée à divers degrés par différents groupes de pression. Ainsi, Of the North de Dominic Gagnon, collage d’extraits YouTube jugé offensants par des représentants de communautés autochtones, a été retiré sous leur pression de la programmation des prochains Rendez-Vous du Cinéma Québécois.

Plus largement encore, c’est aussi la même sensation qui saisit devant les pressions exercées par l’opinion publique pour que les dames, passées un certain âge, ne montrent plus leur décolleté (Susan Sarandon, au meilleur de sa forme s’est ainsi vue reprocher son manque d’élégance par Piers Morgan sur Twitter, après s’être présentée toute peau dehors aux derniers Screen Actors Guild Awards). La même sensation qui irrite lorsque les syndicats de police menacent Quentin Tarantino de ne pas le laisser tranquille parce que ses films ne donnent pas une bonne image de leur profession. La même sensation qui horripile lorsque se forme un appel au boycott après que Beyoncé ait chanté son plus récent hit, Formation, au dernier Superbowl, hit accompagné d’un clip lancé la veille et dans lequel la tornade chantante s’égosille sur une voiture de police en train de sombrer dans les eaux de Katrina tandis qu’on peut lire sur un mur « Stop Shooting Us ». La même sensation encore qui désespère lorsque l’on apprend que M.I.A. a elle aussi été menacée de poursuites après avoir porté dans son clip de Borders un maillot du PSG en y changeant le logo du sponsor du club, Fly Emirates, pour Fly Pirates.

Autant d’événements qui, certes, n’ont rien à voir les uns avec les autres mais qui, pris collectivement, composent l’atmosphère sensiblement délétère de ce début d’année 2016. Une atmosphère où l’on semble imposer de plus en plus de paramètres à la création. Une atmosphère où l’art ne devrait plus pour offrir une interprétation du monde, nous confronter à nos préjugés, secouer nos habitudes mollassonnes de vivre-ensemble, mais bien pour se conformer à un ordre moral généralisé selon lequel sera décidé ce que l’on a le droit de dire et de montrer ou non. Sinon, gare aux pressions, aux procès, aux opprobres publiques.

Le 7 janvier 2015, une attaque odieuse décimait les rangs du journal satirique Charlie Hebdo. Dans les jours qui ont suivi, nous étions des millions à descendre dans la rue pour soutenir l’idée que la liberté d’expression était un droit humain inaliénable et que Brassens avait bien raison lorsqu’il chantait « mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ».

La nuée d’hommes et de femmes debout contre la tyrannie du penser-mou était belle à voir. Mais nous n’avions assurément pas prévu qu’un an et quelques semaines plus tard, cette liberté serait grugée de façon si laide et si insidieuse. On nous l’avait pourtant dit : l’important, ce n’est pas la chute. C’est l’atterrissage.


11 février 2016