Éditos

Sois belle et tais-toi

par Helen Faradji

Bien sûr, la soirée des Emmy, dimanche soir dernier, restera dans les annales pour avoir été celle du triomphe de Viola Davis, sacrée meilleure actrice dans une série dramatique (How to Get Away With Murder en l’occurrence), et première femme noire à jamais remporter ce prix. Une victoire certes historique, mais tellement tardive qu’elle ne peut que laisser un goût amer dans la bouche.

Pourtant, si elle reste ambiguë, cette « réussite » ainsi que la présence dans la salle dimanche soir de tout ce qui porte nattes, tresses et ovaires et est capable de faire rire, donnait aussi peut-être l’indice d’autre chose. Se pourrait-il que, toute lente qu’elle soit, la télévision permette tout de même une représentation plus juste, plus réaliste, plus sentie des femmes que le cinéma ? Permet-on aux femmes d’être mieux et plus sur le petit que sur le grand écran ? Ou pour reprendre le joli mot de Davis, « opportunity », celle-ci est-elle plus ouverte au si joliment nommé sexe faible ailleurs qu’à Hollywood ?

La question devient encore plus claire lorsque vient le temps de s’interroger sur les femmes drôles, cette délicieuse association qui fait encore dresser les cheveux sur la tête de ceux qui arborent fièrement leurs gros bras et leurs idées courtes. Une femme qui fait rire ? Mais quelle idée ! Ça ne peut être que le démon. Heureusement, dieu nous en préserve, Hollywood se garde bien de leur donner ce qu’elles attendent, ces sorcières, malgré quelques tentatives impures !

Force est de constater que pour ces femmes, la télé est en effet non seulement un tremplin, mais aussi un nid. Amy Poehler, Tina Fey, Julia Louis-Dreyfus, Amy Schumer, Sarah Silverman, Kristen Wiig, Melissa McCarthy, Lena Dunham… Certaines ont pu faire leur trou au cinéma, c’est vrai, certaines, plus rares, y ont même connu le succès, mais on ne peut faire l’autruche: c’est d’abord la télé qui leur a donné leur chance, ouvrant ses ondes de façon plus audacieuse que la pellicule à un humour (et parfois un physique) différent.

Si cette simple observation trouve probablement une multitude d’explications (la télé est par nature plus démocratique, elle est encore aux yeux de plusieurs un média moins « noble », donc plus ouvert à tout, ou encore par la prolifération des chaînes câblées, elle est devenue un espace plus libéré où sont tolérés des audaces – payantes la plupart du temps – auxquelles le cinéma n’ose même plus rêver), les chiffres sont encore plus parlants. Notamment ceux révélés par une étude de Stacy L. Smith, prof. de communications à l’Université de Californie du Sud, citée dans un article du Pacific Standard, menée à partir des 600 films les plus rentables entre 2007 et 2013. Sur ces films, c’est la comédie qui s’en sort le mieux en termes de représentation féminine (36%). Mais une autre étude, celle-ci venue du Center for the Study of Women in Television and Film, permet d’affiner encore ces résultats en observant ce qui se passe derrière les écrans, dans les bureaux et autres officines. Ainsi, pour la saison 2012-2013, on a pu dénombrer que 38% des producteurs étaient des femmes en télévision, tandis qu’elles n’étaient plus que 20% dans le merveilleux monde du cinéma (une bonne nouvelle lorsque ces dames ne se révèlent pas mener leurs équipes à la baguette, pour économiser quelques sous, au point d’en décimer les rangs, mais c’est une autre histoire….). 34% des scénaristes portaient la jupe contre 12,2% pour les films et 12% des réalisateurs s’écrivaient avec –rices comparativement à 4.1% derrière les grosses caméra de cinéma.

Et ici, l’on ne parle même pas des salaires réservés à ces dames qui, même dans les hautes sphères des superstars, ne se révèlent pas égaux, loin de là.

Une situation qui exaspère, bien sûr, mais qui tend surtout à prouver que si la télévision semble ces temps-ci bien moins en crise que son grand cousin, déserté et trop souvent famélique, c’est peut-être parce qu’elle a su miser sur ce qui était drôle, fûté et bon, en prenant le risque d’imposer de nouveaux visages et de nouvelles habitudes, plutôt qu’en simplement avoir voulu perpétuer des schémas et conventions d’un autre siècle.

Bon cinéma et bonne télévision


24 septembre 2015