Éditos

Spectres et fantômes

par Marie-Claude Loiselle

Comment parler de cinéma sans en venir un jour à aborder le territoire de tous les spectres et fantômes qui le hantent ? Nous laissant approcher par ces figures revenantes, les côtoyant, nous trouvant même captivés par les multiples formes qu’elles peuvent emprunter – tout en sachant qu’il faut savoir se libérer de celles qui cherchent à nous dominer ¬–  il nous est apparu plus clairement que jamais qu’on ne peut saisir ce qu’est le cinéma sans en passer par elles. C’est que l’image cinématographique est de nature spectrale. Chaque image existe parce que des revenants sont venus prendre la place des vivants sur l’écran et dans notre regard. Cette essence créatrice du cinéma le prédisposait ainsi à accueillir la diversité des modes d’apparition fantomatique dont est chargée son histoire.

Il y a bien sûr les films hantés par d’autres films, comme ceux de Franju et de Jean Rollin sur lesquels plane l’ombre des images obsédantes de Louis Feuillade, et qui forment tous ensemble une sorte de jeu de filiation où les images d’hier communiquent avec celles qui leur ont succédé. Ou encore le cas improbable de Jesús Franco dont les quelque 200 films se fondent les uns dans les autres jusqu’à faire de chaque personnage un revenant. Puis, il y a toute cette tradition asiatique des films de fantômes qu’il est impossible d’ignorer et que Kiyoshi Kurosawa poursuit à sa manière, mais pour réveiller à la fois des angoisses primitives profondément refoulées et ce que la société actuelle tente de dissimuler. Tradition à laquelle ne sont pas étrangers les esprits qui, dans les films d’Apichatpong Weerasethakul, côtoient les vivants dans des entremondes transitoires, se maintenant à la « frange nocturne et sauvage par laquelle [ils] sont toujours en train d’arriver », là où « ils vont et viennent sans drame ni effroi ». Mais si d’autres cinéastes ou photographes tels Standish Lawder, Nicolas Rey et Michael Ackerman, nous donnent eux aussi accès à cet entremonde par leur manière singulière de capter la présence de passants, d’inconnus, comme au bord de la disparition ou comme s’ils portaient en eux l’image de leur mort future, celui-ci est également perceptible dans la pratique expérimentale du found footage, qui a fait du passage vers ces mondes parallèles, « dissimulés dans les plis de la matière filmique », une de ses spécificités. Et dans un tout autre registre, comment ne pas évoquer l’importance de films hantés par l’Histoire, comme ceux de Apichatpong, de Godard, de Fassbinder ou de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval ; des films travaillés souterrainement par une présence spectrale qui nous regarde et nous interpelle, venue à la fois du passé et de ce qui demeure toujours à venir.

Il nous a aussi paru essentiel de souligner la présence de ces ombres insaisissables et énigmatiques qui hantent tout autant le cinéma de Bunuel, sur lequel veille le Fantôme de la liberté, que celui de Hitchcock, qui n’a cessé de donner corps à l’illusion, au fantasme, et cela tout particulièrement dans Vertigo, ce film « mystérieux, opaque, avec son univers fermé, sa vie d’entre les morts » ; ou encore celui de Tourneur, ce maître de la suggestion et du mystère, qui a su porter à son comble l’art de laisser les morts s’insinuer dans l’obscurité. Au gré de toutes ces rencontres avec des fantômes venus d’horizon les plus divers, nous avons ponctué les pages qui suivent d’images évocatrices, rassemblées sous forme de photomontages, qui constituent autant de réminiscences poétiques et personnelles de films traversés par des apparitions fantomatiques.

Par ailleurs, dans nos Chemins de traverse, nous effectuons un bref retour sur une sélection de films présentés au Festival de Cannes cette année, profitant du recul pour explorer quelques pistes de réflexion : la notion de « jeune cinéma », aucunement liée à l’âge des cinéastes mais au désir de faire bouger les choses, de bousculer les images et les idées, comme en témoigne une fois de plus Godard venu présenter Adieu au langage ; les récits duels ou pluriels qui proposent une approche polyphonique du monde ; ou encore la manière propre à certains cinéastes de s’emparer de la langue.

Enfin, en complément de ce numéro, nous vous proposons le DVD de Que ta joie demeure de Denis Côté : autre occasion d’affirmer combien le sujet de notre dossier ouvre sur une infinité de manières d’appréhender la présence fantomale au cinéma. Les films de Côté comme cinéma de revenants ? L’idée est peut-être moins saugrenue qu’il n’y paraît…


21 août 2014