Éditos

Sylvain L’Espérance

par Bruno Dequen

En février dernier, 24 images consacrait sa couverture à Ben Wheatley. De Wheatley à Sylvain L’Espérance, le grand écart est immanquable. En effet, rien de plus éloigné que les démarches créatives d’un cinéaste de genre britannique et d’un documentariste québécois. En choisissant de mettre en valeur leurs parcours respectifs, nous réaffirmons le désir de réfléchir sur toutes les formes du cinéma : de la fiction au documentaire, en passant par le cinéma bis, représenté par une nouvelle section intitulée « la vidéothèque interdite ». Aux antipodes d’une cinéphilie de chapelle, il s’agit de témoigner d’un rapport au cinéma totalement ouvert et décomplexé, à l’image de celui que prônent dans ce numéro les « jeunes » intervenants de notre table ronde sur la cinéphilie animée par Robert Daudelin. Même si elle demeure le fruit d’une passion boulimique qui transcende les générations, la cinéphilie actuelle est bouleversée par l’omniprésence du tout numérique, qui modifie notre rapport au cinéma, pour le meilleur (une accessibilité inédite) et pour le pire (la disparition de salles à la programmation diversifiée). Toujours aussi attachés à la salle néanmoins, les cinéphiles version 2016 sont également des experts de torrents et des amoureux du cinéma qui embrassent toutes les approches et les époques.

Ceci dit, pour en revenir au duo Wheatley/L’Espérance, il ne s’agit pas pour la revue d’affirmer une prise de position superficielle qui chercherait la diversité à tout prix. Au contraire, il est plutôt question pour nous de pousser la réflexion au-delà des idées préconçues, afin de mieux témoigner de l’évolution de la vision de certains cinéastes et de la capacité du cinéma à appréhender le monde. Par un texte, un long entretien, un carnet de travail et l’édition de deux de ses films sur DVD (Les printemps incertains et Bamako temps suspendu), le présent numéro explore ainsi la démarche de Sylvain L’Espérance, en mettant l’accent sur la production de Combat au bout la nuit, son prochain long métrage. Si Ben Wheatley nous intéressait en particulier par sa capacité à redéfinir les limites du cinéma de genre à des fins sociopolitiques, le dernier film de Sylvain L’Espérance, qui plonge au cœur de la crise actuelle que subit la Grèce, affirme une approche tout aussi singulière. À la fois culmination d’une démarche documentaire entreprise à la fin des années 1980 et exploration d’un nouveau langage hétéroclite capable de rendre compte des multiples enjeux observés sur le terrain, Combat au bout la nuit affirme haut et fort la nécessité de créer un nouveau type de documentaire affranchi de tout formatage et totalement à l’écoute du monde qu’il observe.

Cette analyse du travail de Sylvain L’Espérance est à l’image d’un numéro attentif à l’écriture filmique et aux thématiques abordées par plusieurs cinéastes, qu’il s’agisse d’Edward Yang, de Robert Morin ou Zack Snyder. Plus particulièrement, la disparition d’Andrzej Żuławski est l’occasion pour Jacques Kermabon de revenir sur l’héritage singulier de ce cinéaste hors-norme. Deux films récents de Noah Baumbach incitent Alexandre Fontaine Rousseau à revisiter l’œuvre de ce cinéaste new-yorkais qui semble obsédé par les enjeux éthiques de la création artistique. Et une récente rétrospective de Francis Mankiewicz à la Cinémathèque Québécoise permet par ailleurs de mieux mettre en lumière la totalité de son œuvre, incluant des projets de commande réalisés dans les années 1970. Malgré leurs visées essentiellement pédagogiques, les quatre films de Mankiewicz redécouverts par Guillaume Lafleur sont d’autant plus passionnants qu’ils permettent d’accéder aux préoccupations de toute une époque. C’est d’ailleurs dans ce même esprit que Gérard Grugeau s’attarde à cinq films québécois récents qui, chacun à leur façon, dressent un portrait métissé de Montréal qui révèle « les beautés et les enjeux de la multiplicité du monde contemporain. » Témoin inévitable de son époque et moyen d’expression complexe d’artistes en perpétuelle quête d’un nouveau langage, le cinéma couvert dans ce numéro est aussi hétéroclite que révélateur des multiples possibilités d’un art qui ne demande qu’à se nourrir du monde qui l’entoure.


10 mai 2016