Éditos

Tant qu’à rêver

par Helen Faradji

La nouvelle est tombée comme un couperet. Du jour au lendemain, sans espoir de voir se ramener cette mollesse d’intention ou ces « on verra », « il se peut », « peut-être que.. » qu’habituellement on haït. Mardi dernier, l’ExCentris annonçait sa fermeture « temporaire », usant de ce « temporaire » comme d’une sucette que l’on donne à un enfant qui vient de se casser la jambe. Mais personne n’est évidemment dupe. La situation n’a rien de temporaire et compter l’état des forces restant en présence, comme l’a fait Marc-André Lussier sur son blogue, fait peur. Il ne reste bel et bien, entre les rues Atwater et Papineau, que le Forum, le Famous, le Quartier Latin, le centre Phi, le cinéma du Parc et le cinéma Beaubien où voir des films à Montréal.

Bienvenue en 2016.

Trois complexes carburant aux blockbusters, donc, et où peuvent de temps en temps se faufiler quelques-uns des ces fameux « films d’auteurs porteurs » (les gros noms, pour le dire vite) dont l’ExCentris déplorait avoir été privés, ce qui empêchait sa survie, et trois salles dédiées à un cinéma plus audacieux, moins massif, mais éloignées (le Beaubien), aux conditions de projection limites (le Phi) ou aux ressources trop étroites pour pouvoir accueillir la masse de films désormais orphelins – la Cinémathèque, quant à elle, étant pour le moment, hors du circuit des sorties commerciales (comme d’autres lieux de diffusion, existant ou sur le point de l’être).

Depuis l’annonce, plusieurs ont cherché des coupables, bien sûr. L’exCentris a ainsi laissé sa colère de se voir exclue d’une alliance entre le distributeur Séville et la chaîne Cineplex. Le président de Séville a rétorqué en accusant l’équipe de l’ExCentris de n’avoir pas su se positionner comme un acteur majeur auprès des majors américains. De ci, de là, on a mis en cause la froideur des lieux du boulevard St-Laurent, la frilosité des programmateurs, les limites de son mandat, l’embourgeoisement de l’institution, etc. Mais au-delà de ces reproches arrivant, il faut bien le dire, trop tard, semble toujours planer une question fondamentale : quelle salle voulons-nous? À quoi devrait ressembler une salle de cinéma en 2016 pour que l’on daigne enfin y mettre les pieds et qu’elle puisse survivre dans un contexte où Netflix et ses petits amis proposent une offre quasi-équivalente à celle que peut offrir un cinéma dit de répertoire? Quel plus doit-elle offrir?

Assurément, les forces en présence n’y suffisent plus. Prenons l’exemple de The Hateful Eight, prochain film de Quentin Tarantino, faisant partie de ces fameux films dont l’ExCentris disait qu’il aurait eu besoin pour survivre. Un film tourné et que son réalisateur veut diffusé en salles en 70mm. Un film dont l’on peut aisément dire sans l’avoir encore vu qu’il est de ces oeuvres faites pour le grand écran. Un film autour duquel tous les signaux « cinéma » clignotent. Et pourtant. La question doit être posée: pourquoi, aujourd’hui, alors qu’il devrait probablement être disponible sous peu sur une quelconque plate-forme numérique, aller le voir en salles?

Pour l’expérience, l’échange, le fait de partager un plaisir de cinéma avec une poignée que l’on espère conséquente d’autres amateurs anonymes à qui, le temps d’une projection, on se sentira uni. Certes. Mais il faut bien se rendre à l’évidence, cette conception un rien datée de la cinéphilie ne semble plus suffire de nos jours. Alors quoi?

Le grand écran, le noir, les conditions faites pour que l’oeuvre exprime tout ce qu’elle peut avoir à exprimer à son plein potentiel? Oui, sûrement. Mais force est aussi de constater que les systèmes de cinéma maison peuvent facilement pallier à cela, les odeurs de pop-corn rances en moins dès la sortie de la salle, et les sofas plus confortables que de vieux bancs que seules les compagnies d’aviation paraissent encore vouloir.

Que peut la salle de cinéma?

En premier lieu, améliorer ces deux aspects, c’est une évidence. D’abord, en offrant des conditions de projection impeccables: un écran digne de ce nom, un environnement sonore incomparable, des fauteuils faits pour apprécier l’expérience, des versions sous-titrées pour que le cinéphile n’ait pas à choisir qu’entre une version doublée et une version originale, une inclinaison qui permet de voir plus que la nuque de la personne assise devant nous. Ensuite, en refaisant de la salle un lieu de fête. L’architecture ou le design des lieux ne sont pas, contrairement à ce qu’on peut penser, des obstacles. L’esprit d’un lieu peut s’incarner n’importe où, dans n’importe quelle mesure et autour de n’importe quel film, à condition qu’il soit entretenu, qu’on en fasse réellement vibrer la flamme. En l’état, ceci n’existe nulle part. Et l’on peut bien blâmer l’ExCentris de ne pas avoir eu une programmation plus audacieuse, plus subversive, reste que sans cet esprit, cette incarnation physique, concrète de ce que peut et doit être une salle de cinéma, on pourrait bien y diffuser les films les plus rares, les plus précieux, cela n’y changerait rien.

Reprenons notre exemple des huit haineux. Concrètement, qu’est-ce que pourrait bien vouloir dire faire vivre un esprit de la salle durant un mois de décembre où ce film serait projeté? C’est maintenant que le rêve commence. Avec par exemple, le fantasme d’une salle qui en profiterait pour organiser une rétrospective des films de Tarantino comme un calendrier de l’Avent. Ou celui d’une salle où le film pourrait passer à 17h en vf, à 19h en vo et à 21h en vost. Ou même celui d’une salle où la projection du samedi soir serait labellisée « projection ciné-club » et que le film en programmation régulière y serait accompagné d’un débat et d’une présentation sans chichis ni flafla par différentes personnalités. Ou celui d’un lobby où l’on pourrait entre deux films prendre un verre ou un sandwich qui ne reviendrait pas à se ruiner pour la semaine et qui pourrait, comble du fantasme, organiser des menus thématiques en fonction des films (tacos, enchiladas et shot de bourbon pour notre Tarantino). Ou celui d’une journée spéciale où, en collaboration avec la Cinémathèque, par exemple, on présenterait une rétro des films « pillés » par le cinéaste-sampleur, analyse de séquences à l’appui. Ou celui d’une rencontre avec la rock star organisée par Skype. Ou celui, tout bêtement, d’une simplicité retrouvée où les salles n’apparaîtraient plus comme une bête pompe à fric comme les autres, mais comme un lieu, un vrai, tout limité soit-il, où se croiseraient, en toute camaraderie, artisans du milieu et public, simples quidams et acteurs majeurs, histoire que la cinéphilie retrouve au moins une plume.

Le mois commençant, et pour quelques temps, on peut bien croire au père Noël, non ?

Bonne salle de cinéma.


3 décembre 2015