Éditos

Top(s) 5 2014

par 24 Images

Les traditions étant encore l’un des plus beaux cadeaux des fêtes de fin d’année à s’offrir collectivement, nous ne dérogerons pas à la nôtre. Voici donc le top 5 de tout ce qui a marqué l’année cinéma 2014 aux yeux de l’équipe de revue24images.com

En vous souhaitant à tous de joyeux ho-ho et une année 2015 à la hauteur de ce qu’on est en droit d’espérer d’elle, pleine de films renversants, bouleversants, uniques.

En attendant de s’y plonger, retour(s) sur les temps forts de cette année cinéma.

 

ÉRIC FOURLANTY

Des images, des visages, des acteurs, des moments, des films.

– La bouche, gourmande ou rageuse, d’Anne Dorval, dans Mommy, de Xavier Dolan.

– La voix, évidemment sensuelle, de Scarlett Johansson, et la moustache, clarkgablienne, de Joaquin Phoenix dans Her, de Spike Jonze.

– Le regard, rieur et mystique, d’Anaïs Desmoutier, dans Bird People, de Pascale Ferran.

– Les mains, aériennes ou cinglantes, de Guillaume Gallienne dans Les garçons et Guillaume, à table!, de Guillaume Gallienne.

– Le visage, enfantin et sans âge, de Spartacus dans Spartacus et Cassandra, d’Ioanis Nuguet.

GILLES MARSOLAIS

À l’aulne du film incontournable et courageux de Laura Poitras, plusieurs documentaires qui retiennent notre attention par leurs qualités indéniables confirment que 2014 fut d’abord un cru documentaire.

1. Le film de l’année : Citizen Four, de Laura Poitras. Dans ce documentaire, Edward Snowden n’apparaît pas comme un militant de gauche organisé. Manifestement, il n’est pas non plus un anarchiste radical en quête d’une cause, pas plus qu’un libertarien qui refuse l’autorité du gouvernement. Ici, on ne l’identifierait même pas à un contestataire bruyant des politiques gouvernementales, tel un « hestie d’carré rouge ». Et, il n’a rien d’une tête brûlée qui agit de façon impulsive (même s’il n’a pas pensé à mettre son cash à l’abri). C’est juste un honnête citoyen qui agit en fonction de ce que lui dicte sa conscience. Oui, ça existe encore, même aux États-Unis ! Un être pur, mais pas naïf. En montant aux barricades, il sait que sa vie va basculer, et il encaisse le coup dignement, avec pudeur, lorsque le sol se dérobe sous ses pieds : magnifique plan à la fenêtre, qui dévoile sa vulnérabilité, suite au blocage de ses fonds bancaires. Non, Edward Snowden n’est pas un loup solitaire, ni un « terroriste » qui en veut à l’Occident. Sa dénonciation courageuse vise à démonter le fonctionnement même de l’atteinte généralisée à nos droits fondamentaux, qui verrouille jusqu’à notre liberté de penser.
Il ne s’agit pas d’un thriller fictionnel, comme l’insinue sottement la publicité. Ce documentaire percutant rend limpide, accessible à tous, un sujet complexe (l’espionnage tout azimut), tout en illustrant les modalités d’un double travail journalistique et cinématographique sérieux avec la part de risques qu’il comporte. Aussi, il est terriblement efficace : en un seul plan, Barack Obama perd le peu de crédibilité qui lui reste. Pris en flagrant délit, il incarne alors tous ces politiciens, lobbyistes, et autres individus proches du pouvoir qui mentent effrontément comme ils respirent ! Ce documentaire en impose aussi par sa manière : tourné en direct dans une chambre d’hôtel pour l’essentiel, il est un exemple éloquent de mise en scène qui vaut bien des classes de maître.
En une fraction de seconde, avant même que vous ayez eu le temps de le lire, sur ordre du Pentagone ce court texte a été relayé à la NSA par un mégamoteur de recherche (dont on doit taire le nom sous peine de poursuites), identifiant d’abord les paramètres de la communication, puis les algorithmes affolés m’ont aussitôt classé, stigmatisé en fonction des mots suspects ou carrément dangereux qui s’y trouvent : militant de gauche, anarchiste, libertarien, terroriste, loup solitaire. Après un léger hoquet, ce monstre informatique aura même avalé l’expression locale « hestie d’carré rouge ». Pire, selon une nouvelle loi canadienne, qui sera bien sûr avalisée par des juges complaisants de la Cour Suprême, je deviendrai coupable par association avec Edward Snowden ! De la fiction, 1984 de George Orwell ? Relisez-le.

2. Ouïghours, prisonniers de l’absurde, de Patricio Henriquez. Les images et les témoignages éloquents de ce documentaire passionnant ne peuvent laisser indifférent. Il s’intéresse au cas d’une vingtaine de membres de cette minorité chinoise ostracisée, musulmans d’origine turque, qui ont été vendus comme « terroristes » aux Américains et emprisonnés pendant une dizaine d’années à Guantanamo, victimes innocentes de « la froide logique des intérêts géopolitiques dans le contexte de l’après 11 septembre 2001 ». La mise à jour et le suivi de ce programme de kidnappings en série orchestré par l’Oncle Sam lève le voile sur l’un des aspects du retour à la barbarie de notre monde dit civilisé. Aujourd’hui, faut-il le rappeler, le gouvernement américain s’est arrogé le droit de kidnapper, d’emprisonner et de tuer sans façon, c’est-à-dire sans procès et même sans preuve autre que la rumeur, n’importe qui, incluant tout citoyen américain, soupçonné d’être subversif ou simplement qui ose débattre d’idées qui pourraient laisser croire qu’il pourrait un jour… Bienvenue dans l’univers du renseignement paranoïaque et des drones !

3. The Look of Silence, de Joshua Oppenheimer. Complément à The Act of Killing, ce film qui se permet de revenir sur le génocide indonésien en impose par la pugnacité toute en douceur de son approche, afin de confronter les bourreaux au point de vue des victimes et des survivants, ou des membres de leur famille. Le prétexte des visites de l’optométriste favorise l’exploration jamais forcée d’un réseau symbolique qui relie le regard à l’aveuglement volontaire, la mémoire à la maladie de l’Alzheimer, l’affleurement de la vérité aux efforts de la chrysalide pour se dégager de son cocon. La qualité des silences interrogateurs de l’enquêteur courageux permet de comprendre qu’une menace constante plane sur la famille, sur le village, sur la ville et sur le pays tout entier, pour imposer l’obligation d’oublier le passé. Fort !

4. Ce que nous dit du monde le cinéma ? Prenez, parmi d’autres titres, Spartacus et Cassandra de Ioanis Nuguet qui filme dans la durée (sur plusieurs années) le parcours difficile, au quotidien semé d’embûches, de jeunes Roms qui tentent de s’intégrer à leur société d’accueil et les choix déchirants devant lesquels ils sont souvent placés. Des personnages attachants récupérés de justesse par une travailleuse sociale exceptionnelle. Devant un tel documentaire, on se dit qu’il y a encore un peu d’humanité en ce bas monde.

5. Interstellar, de Christopher Nolan. Un blockbuster, vraiment ? Oui, parce qu’il permet de se changer les idées, en explorant de nouvelles frontières. Parce qu’il permet d’aller voir ailleurs dans l’espace-temps si l’air y est plus respirable ! Plus sérieusement, parce que Christopher Nolan parvient à imposer sa touche d’auteur dans cette superproduction qui tend la main à Stanley Kubrick.

 

FRANÇOIS JARDON-GOMEZ

Top 5 des films vus, dans le désordre.

Gone Girl : Probablement le film le plus parfait de David Fincher. Parfaitement maîtrisé, parfaitement angoissant, parfaitement glacial et, en somme, parfaitement cruel. Film des apparences, Gone Girl se déjoue lui-même jusqu’à sa finale d’autant plus terrifiante qu’elle est inévitable.

Birdman : Il n’y a pas à dire, après Biutiful et maintenant Birdman, Iñárritu a plus à dire dans les histoires intimes qu’avec les destins croisés. Au-delà du regard sur le monde de l’art et de l’exercice de style, le cinéaste mexicain explore brillamment les coulisses de la folie, aidé par des solides performances d’acteurs.

The Grand Budapest Hotel : Le bonbon de l’année, où Wes Anderson livre un film plus tragique et mélancolique qu’à l’habitude, sous le couvert de sa virtuosité stylistique et ludique, voire superficielle. Ce faisant, il confirme sa place parmi les grands réalisateurs contemporains.

Adieu au Langage 3D : Godard, le plus chiant – mais peut-être aussi le plus nécessaire – des réalisateurs vivants, déconstruit une fois de plus les langages avec son nouveaux film (faudrait-il dire un essai? un manifeste? un poème filmé? sûrement un peu tout cela). Indispensable et énervant, la relation amour-haine parfaite.

A Most Wanted Man : Le dernier rôle principal de Philip Seymour Hoffman. Un film qui progresse lentement, pas époustouflant au premier regard, mais dont la finale reste imprégnée dans ma mémoire des mois après l’avoir vu. Comme quoi tout le monde peut se tromper!

 

ROBERT LÉVESQUE

Ida de Pawel Pawlikowski.

P’tit Quinquin de Bruno Dumont (vu au FNC).

Birdman d’Alejandro G. Inarritu.

Michael Kohlhaas d’Arnaud des Pallières.

Le dernier des injustes de Claude Lanzmann.

 

ANDRÉ ROY

Adieu au langage de Jean-Luc Godard

Atlas d’Antoine D’Agata

L’amour au temps de la guerre civile de Rodrigue Jean

Cavalo Dinheiro de Pedro Costa

Journey to the West de Tsaï Ming-liang

 

BRUNO DEQUEN

1. Le phénomène Mommy
Comment expliquer un tel phénomène, une telle ferveur ? Le dernier film de Xavier Dolan n’est certainement pas dénué d’intérêt, mais s’envole-t-il à ce point au-dessus de tout le cinéma mondial pour mériter une telle surcharge médiatique ? Le problème d’un tel engouement est la polarisation extrême qu’il génère. Soit on crie au génie, soit on détruit avec la violence des assiégés, à l’image d’Adam Nayman déclarant dans Cinémascope que Dolan était peut-être la pire chose qui soit arrivée au cinéma mondial. Sera-t-il possible un jour d’évaluer la place de Dolan à tête reposée ?

2. La fin ( ?) du studio Ghibli
Cette année, Hayao Miyazaki et Isao Takahata, deux géants de l’animation, nous ont offert leurs films-testaments avec Le Vent se lève et le Conte de la princesse Kaguya. Outre la qualité des films en question, cette nouvelle pose de sérieuses questions quant à l’avenir du studio Ghibli, dont ils sont les co-fondateurs et les plus célèbres artistes. Sauront-ils passer le flambeau ?

3. Le virage numérique  
Les salles de cinéma n’ont jamais été si vides, les revues papier s’éteignent progressivement sans faire de bruit, et les télévisions peinent à renouveler leur bassin de téléspectateurs. On le sait, tout se numérise de nos jours. Le phénomène n’est pas nouveau, mais les solutions viables ne semblent pourtant pas venir. Rarement une période de ‘transition’ aura-t-elle duré si longtemps. Un paradis provisoire pour Netflix et les fournisseurs internet, qui peuvent se permettre d’envoyer promener des gouvernements. Une source d’angoisse pour tous les créateurs, les ayants-droits et les critiques culturels qui cherchent des solutions pour survivre à moyen terme. Malgré le virage numérique enfin prôné par le gouvernement, de véritables visions se font attendre.

4. Kazuo Hara aux RIDM
Les films sont formidables et le cinéaste s’est montré d’une rare générosité. Toutefois, cette rétrospective fut surtout la preuve que la disponibilité de films en ligne n’est rien sans accompagnement ou guide éditorial. Après tout, trois des quatre documentaires réalisés par Hara sont depuis des années sur YouTube. Cela ne l’a pas empêché d’être découvert par de nombreux spectateurs en novembre…

5. P’tit Quinquin
Du neuf en territoire familier. En effectuant ses premiers pas en comédie, Bruno Dumont redonne un beau souffle à son œuvre. Alors que de nombreux cinéastes ont produit cette année des films superbes au goût de déjà-vu, Dumont réussit l’exploit de proposer une œuvre totalement singulière qui s’inscrit pourtant parfaitement dans son univers. Chapeau !

 

PHILIPPE GAJAN

Québec Hollywood : Après Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée, voici Philippe Falardeau et bientôt Monsieur X. À se demander qui est la succursale de qui! Une question d'(égo)centrisme sans doute. Et non, Monsieur X n’est pas aux Golden Globes.

LVT : Nymphomaniac ou le Divin Marquis inversé. Malgré une mise en marché exaspérante (version courte / version longue, porno / pas porno, nazi / pas nazi, etc.), la part sombre d’un Melancholia pourtant pas si diurne. Il ose encore et toujours!

JLG contre X : Cannes a fait la promotion de ce drôle de duel : vieux vs jeune, jeune cinéma vs vieux cinéma, petites phrases assassines vs grandes phrases indolores. Un grand écart parfaitement symbolique des enjeux du cinéma contemporain.

En 2014, il y avait encore des salles de cinéma : mais le compte à rebours est enclenché. Pour combien de temps? Le modèle est malade, très malade, au moins en ce qui concerne l’autre modèle, celui des «films d’auteur». À quand l’alternative? Une invitation à se tourner vers le futur pour pouvoir résister adéquatement à l’Empire Google & Co. Car pendant que l’on s’arqueboute sur ces modèles moribonds, l’Empire gagne du terrain.

Timbuktu ou Winter SleepWinter is coming! Des films (bientôt sur vos écrans) lumineux sur un monde sombre, dédiés à la jeunesse et à la résistance.

 

CÉLINE GOBERT

1) Under the skin de Jonathan Glazer (Angleterre) : La science-fiction nihiliste de Glazer mêle la férocité d’un Kubrick et l’anti-érotisme d’un Cronenberg au service d’une charge contre une humanité moche, absurde, bestiale. Meilleur soundtrack de l’année, signé Mica Levi.

2) Ida de Pawel Pawlikowski (Pologne) : Le noir et blanc du polonais Pawlikowski, lui, mêle mal de vivre et fantômes nazis pour tendre peu ou prou au même constat qu’Under the skin : après la chair, et les désirs, il n’y a rien.

3) P’tit Quinquin de Bruno Dumont (France): Une nouvelle mécanique du rire, aux allures de cauchemar satanique et mystique.

4) Still the water de Naomi Kawase (Japon) et la Palme d’Or Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan (Turquie) : Les deux chocs esthétiques du Festival de Cannes 2014 sont deux grands films sur l’existence, faits de lenteurs et de précision.

5) La restauration 4K du chef d’oeuvre Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, invité d’honneur du Festival Fantasia cet été, est sans conteste l’un des grands événements cinématographiques de 2014. Avec lui, les deux films de genre les plus intéressants de l’année : The Babadook (Jennifer Kent, Australie) et Starry Eyes (Kevin Kolsh et Dennis Widmer, Etats-Unis). Kent, inspirée par le Nosferatu de Murnau,  signe une métaphore soignée de la détresse psychologique vécue par un gamin et sa mère après la mort du père/mari. Le duo de réalisateurs de Starry Eyes, quant à lui, lorgne du côté de Lynch avec ce cousin trash de Mulholland Drive, hanté par l’électro diabolique de Jonathan Snipes (Room 237).

 

HELEN FARADJI

5. La fin du cinéma tel qu’on le connaît? Les salles sont désertées, les grands spectacles attendus ne font pas recette, le cinéma d’auteur se vit en mode un rien timide, les séries et les écrans se multiplient pour amorcer un grand virage dont personne ne connaît la destination. Certes, l’ambiance de 2014 n’est pas à la fête. Mais les solutions, les tentatives, les essais se multiplient aussi, prouvant encore une fois que les crises sont surtout de formidables réservoirs à réinventions. Année de transition plus que d’achèvement, 2014 n’est pas aussi dénuée d’espoir pour la suite du monde que l’on peut le penser.

4. La variété du cinéma québécois. A Cannes, cette année, c’était bien ce qui frappait : l’étendue du spectre couvert par notre cinématographie. Comédie, jeux formels, grande épopée émotive, biographie réinventée. Et lorsque notre cinéma ne se donne pas pour mission de répondre aux exigences insensées de l’industrie, impossible de ne pas lui faire confiance, car il peut bel et bien tout. À nous de savoir y croire.

3. La sincérité. Meilleures réponses possibles à la crise qui paralyse toutes les cinématographies, les succès de l’année (Guardians of the Galaxy, 1987, Boyhood, Les combattants…) auront eu ceci en commun : une candeur irrésistible marquant des gestes de cinéma résolument ouverts sur une idée de partage et d’échange, naïve mais touchante.

2. La jeunesse. Le grand thème transversal de cette année cinéma. La petite fille dans Tombouctou, l’Ida de Pawlikowski, la jeunesse en déroute dans The Tribe, les jeunes filles hantées dès l’adolescence de Von Trier ou Araki, l’apprenti obsessif de Whiplash, les espoirs et angoisses d’adolescents chroniqués par La marche à suivre ou Examen d’État, la chenille qui devient papillon sous les yeux de Linklater, le monstre dolanien… face au climat mondial résolument anxiogène, les cinéastes ont choisi d’orienter leurs et nos regards vers l’avenir, vers ceux pour qui les lendemains sont encore possibles.

1. Les films-expériences. Des personnages uniquement créés par leur voix (Her) ou sans (The Tribe), des jeux et mélanges de formats pour mieux dire l’avancée du monde (Grand Budapest Hotel, The Congress), la vie que l’on enregistre telle quelle pour la magnifier (Boyhood, Party Girl), un train pour mieux contenir tout l’univers (Snowpiercer), l’expérimental qui se faufile jusqu’aux côtés des stars les plus glamour (Under the Skin)…. Et par-dessus ces volontés de refaire du cinéma un lieu d’expériences sensitives, cognitives, physiques ultimes, les expériences de toutes les expériences qu’auront été les plans-séquences aussi intimes que transcendants du Birdman d’Inarritu et le torrent irrésistible, d’une évidence bouleversante, du Mommy de Xavier Dolan.

 

Joyeuses fêtes et bon cinéma!

Le site fera relâche jusqu’au 8 janvier prochain!


18 décembre 2014