Éditos

Un peu moins peur…

par Helen Faradji

« Horror films don’t create fear, they release it » – Wes Craven

Est-ce parce que le rire comme le cri viennent d’abord et avant tout du ventre ? Est-ce que parce qu’on peut, grossièrement, les classer parmi les émotions primaires ? Est-ce parce qu’ils court-circuitent souvent le cerveau pour exprimer quelque chose d’instinctif, de brut ? Probablement… Reste que la comédie et le film d’horreur, tous deux générateurs de ces réactions que l’on ne commande pas réellement, ne font pas partie des grands genres nobles. Sans aller jusqu’à dire qu’ils sont déconsidérés – quoi que -, il n’est tout de même pas difficile de voir qu’ils sont snobés. On aime que la comédie ou l’épouvante s’invitent dans des cadres plus respectés, on aime moins qu’ils prennent toute la place. Pour deux Coen au travail constamment légitimé et adoubé par les plus hautes instances, et malgré les efforts notables par exemple de la Quinzaine des réalisateurs pour mieux faire connaître l’œuvre de ceux qui nous font frémir et glousser, combien de Apatow ou de Argento cognent encore à la porte d’une véritable reconnaissance critique et cinéphile ?

Lundi dernier, nous apprenions avec tristesse le décès du réalisateur Wes Craven à l’âge de 76 ans. Craven, dans l’opinion publique en tout cas, aura bel et bien souffert de cette « indignité » trop souvent accolée à l’horreur. Pas assez sérieux, son cinéma. Pas assez convenable, pas assez respectable. Allons… Un monstre sorti des cauchemars, ses doigts pleins de lames et son visage en fromage fondu ? Un tueur fou au masque vaguement Munchien s’attaquant aux adolescents boutonneux qui préfèrent courir la galipote plutôt que de sagement respecter les couvre-feu ? Ce n’est pas raisonnable ! Et même lorsqu’il chercha lui-même à s’extirper des ornières où son expertise sanglante l’avait confiné, avec Music of the Heart en 1999 (puis encore en 2006 avec son sketch plus romantique du film-ensemble Paris, je t’aime), c’est avec une sorte de condescendance attendrie qu’on le regarda, malgré la nomination aux Oscar qu’il offrit sur un plateau à Meryl Streep pour cette recréation de la vie de la déterminée violoniste et professeure Roberta Guaspari. C’est que le genre vous marque son homme… Surtout quand on y a du succès populaire. Et inutile de dire que sans sa propre version d’un Tchao Pantin, la trace résiste avec ténacité.

Pourtant, Wes Craven, c’était aussi plus que les cris d’effrois poussés par Johnny Depp, Bruce Willis ou Neve Campbell dans Nightmare on Elm Street, un épisode de Twilight Zone et la série Scream par laquelle il prouvait à la fois sa fine connaissance de son genre en en citant de multiples moments forts tout en réussissant à s’en moquer avec tendresse et ironie pour mieux déconstruire le tout de l’intérieur avec amusement et vision. C’était plus, car l’homme qui se fit connaître dès 1972 avec The Last House on the Left (produit par Sean Cunningham, futur réalisateur de Friday the 13th), après quelques débuts peu reluisants dans le porno, réussit notamment en 1991 ce mix improbable entre humour, horreur et engagement politique avec The People Under the Stairs (qu’il projetait de décliner à la télé en série avant sa mort), où il suivait un couple de forts méchants sadiques à la ressemblance plus que marquée avec le couple Reagan, et réussissait à utiliser la fonction primordiale du film d’horreur – celle de miroir social cathartique – dans un cadre foncièrement grand public pour remettre le genre sur le champ gauche de l’échiquier comme l’avait fait, à plus petite échelle (sans les gros dollars, donc) les Carpenter et autres horrifiants de ce monde.

Drôle, terrifiant, engagé, subversif, capable comme peu l’étaient de provoquer en jouant avec bonheur avec le répertoire de tous les clichés disponibles, ce diplômé en anglais, psychologie et philosophie n’était pas dérangé par le fait d’être intimement associé aux peurs et aux cris. Lors d’une entrevue, il déclarait ainsi : « If I’m going to be a caged bird, I’ll sing the best song I can. » L’oiseau ne chantera désormais plus. Nous resteront ses films qui, eux, heureusement, ne s’envoleront jamais.

Bon cinéma


3 septembre 2015