Éditos

Violence, réalisme et autres considérations

par Helen Faradji

C’est un des marronniers les plus banals du merveilleux monde du discours autour du cinéma. Comment représenter la violence? Pourquoi? Quelle est la responsabilité du cinéaste se mettant en tête de dépeindre à l’écran un monde gangréné par ses propres accès de rage? Depuis 1903, et cette image marquante d’un voyou pointant son revolver directement sur le spectateur dans The Great Train Robbery d’Edwyn S. Porter, les questions passionnent, divisent, troublent. Et reviennent régulièrement sur le tapis.

Aujourd’hui, c’est au tour de Denis Villeneuve, parti voir en terre yankee si le cinéma y brillait de plus de feux, et de son nouveau film, Prisoners, d’ouvrir à nouveau cette porte sans le savoir. Car après la présentation en première mondiale au Festival de Telluride de ce thriller de vengeance réunissant Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Maria Bello ou Melissa Leo, un compte-rendu du Hollywood Reporter laissait entrevoir la possibilité d’un nouveau débat sur le sujet.

Après avoir rapporté combien cette histoire d’un père se lançant sur les traces du kidnappeur de sa fille, également poursuivi par un flic, avait pu impressionner ces quelques premiers spectateurs, et nous avoir donc rassuré sur le fait que Villeneuve n’avait pas simplement suivi les traces infâmes du film de vigilante (des pires Charles Bronson au 7 jours du Talion de Podz), l’article dépeint en détails succints la violence dudit film, sa façon de se défaire des « rules of genre by focusing on character and the degrading effects of violence on people’s souls ». Mieux, il propose quelques extraits choisis de la conférence de presse du film, apparemment bien plus intéressé par le voyage dans l’intériorité de ses personnages que par une efficacité de façade, celle-là même où la question de la violence semble avoir été sur toutes les lèvres, celle-là même où Andrew Kosove, producteur du film, a aussi eu ces quelques mots : “Denis explores a dark side of humanity. It’s tricky, because I think the way Hollywood deals with violence is deplorable, cartoonish, garish and ignorant. It plays a role in feeding a society that’s far too violent. So we could only deal with violence in a way that shows its true horror and banality. (…) When people recoil from it, I’m glad, because violence is a horrible thing. If art depicted it more realistically, I think there might be less of it.”

Ainsi donc, puisque la bonne vieille catharsis semble encore un de ses rouages premiers, le cinéma, et l’art plus généralement, aurait pour « mission » de nettoyer la société de ses penchants les plus bas, d’exorciser en montrant sur écran géant pour que les rues soient plus saines, de purger le monde de ses instincts vils et violents. Mission qui ne pourrait être réussie que si le cinéma ne dérogeait pas à son bon vieux principe de sacro-sainte fidélité au réalisme. Pourquoi montrer la violence?, et comment?, on y revient.

Pourquoi? Parce que, admettant que le cinéma est bel et bien ce miroir tendu au monde dans lequel nous évoluons, il ne saurait faire omission de toutes les violences (physiques, économiques, sociales, sentimentales…) qui le traversent, tout simplement. Le comment, lui, est plus compliqué. Le réalisme le plus frontal peut rapidement devenir obscène (The Great Ectasy of Robert Carmichael, Thomas Clay, 2005), tout comme la mise en scène la plus artificielle peut générer un sentiment de gratuité et d’exploitation détestable (Kick Ass 2, Jeff Wadlow, 2013, Oldboy de Park-Chan wook, 1997). Mais paradoxalement, ce même réalisme poussé dans ses retranchements les plus naturalistes peut également rendre compte d’une façon aussi stimulante que troublante de la violence (Mean Streets ou Taxi Driver, Martin Scorsese, 1973, 1976), tandis que la mise en scène la plus apparemment fabriquée peut provoquer le même sentiment (les ralentis dévastateurs chez Peckinpah qui nous faisait saisir l’intrinsèque atrocité des gestes violents, les plans échafaudés par Kubrick ou Coppola pour mieux développer une approche philosophique ou morale, l’humour de Tarantino qui révèle l’affreuse banalité de la violence, et l’incongruité de nos comportements sociaux….).

À bien y penser, le réalisme dans le portrait que peut faire le cinéma de la violence n’a en fait pas grand chose à y voir. Mais l’œil du cinéaste, oui. Car, puisqu’on le sait maintenant, tout travelling est affaire de morale, et ainsi de suite, c’est bien la mise en scène qui se charge de porter, ou non, un discours sur cette violence, qui est capable, même dans ses excès les plus faux, les plus conçus, de dire, ou non, la tragédie inhérente à tout geste violent. Au cinéma, comme partout ailleurs, il y a des metteurs en scène et des montreurs. Nous avons hâte de voir à quelle catégorie Denis Villeneuve appartient.

Bon cinéma


5 septembre 2013