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Festivals

Animateka 2016 – Jour 5 : L’insoutenable fragilité d’être animé

par Nicolas Thys

A mesure que le festival avance, il devient également plus intense et nous avons assisté à cinq projections. Et alors que la fin approche et qu’il ne restera guère que deux programmes à voir, dont celui de Sarah Saidan, membre du jury, nous avons terminé les compétitions officielle et étudiante. Verdict : l’ensemble était excellent avec certes une légère baisse le troisième jour mais une reprise et un final réussi.

L’essentiel de la journée s’est donc déroulé en salle, loin du soleil et du froid hivernal, mais dans une ambiance décontractée, chaleureuse et avec beaucoup de bonnes choses à manger et à boire. C’est peut-être l’un des grands avantages de ce type de festival : personne ne semble pressé, tout le monde discute, va et vient et se rencontre. Des vacances studieuses en quelque sorte.

Côté compétition, c’était le grand retour des marionnettes ce jour avec trois courts métrages intéressants signés Dario Imbrogno pour l’Italie (Ossa), Ivo Briedis pour la Lettonie (It’s About Time) et Anita Kiatkowska-Naqvi pour la Pologne (Locus). Ces films sont à la fois différents et similaires, et projetés les uns à la suite des autres, leurs liens apparaissaient encore plus clairement. Tous trois parlent de la mort et montrent la fragilité de leur condition en affichant leur armature. Les deux premiers ne possèdent qu’une couche extérieure minimale ne permettant pas de masquer leur état de poupée de bois prête à rendre l’âme d’un moment à l’autre. Mais alors qu’Ossa se présente à moitié comme un documentaire sur l’animation, ne jouant pas que sur la figuration de l’ossature mais allant plus loin en montrant le décor, le mouvement effréné du film en train de se faire avec l’appareil photographique voire, à de furtifs moments, la main de l’animateur, It’s about time associe la blancheur du corps à celle de la lumière, et l’apparition des articulations à l’âge avancé et à l’inéluctable mort du protagoniste. Tous deux sont, à leur manière, une lutte contre l’arrêt du temps, un désir de s’affranchir de la fatalité qui les maintient sur scène ou dans une pièce close. Cependant, ils ne peuvent rien faire : le monde de Dario Imbrogno est un pauvre décor au casting merveilleux (contrairement à ce que rappelait le hibou géant d’Alberto Vazquez) voué à la destruction, et celui d’Ivo Briedis une chambre, un lit, des extérieurs vus d’une fenêtre et promis à un effacement sensible via cet intense blanc qui pénètre chaque interstice. A leurs côtés, Locus est aussi une œuvre sur la disparition ancrée dans la matière même du corps de la figurine, poupée de silicone transparente qu’on croirait faite de verre et dans laquelle on perçoit également les quelques fils de fer qui forment son squelette : double vulnérabilité de l’être. Répondant à la surexposition du film d’Ivo Breidis, Anita Kiatkowska-Naqvi utilise quant à elle le noir absolu afin de montrer le désespoir d’une femme seule près d’un chemin de fer, et chacun des mouvements de son personnage aussi mutique que poétique renvoie à sa propre histoire de celui-ci et à l’inévitable final.

Face à eux, le nouveau film dessiné de Tomasz Popakul, qu’on avait quitté sur Ziegenort, ne laisse guère plus d’espoir. Sobrement intitulé Black, il met en scène deux astronautes japonais, en orbite dans une station spatiale, observant ce qu’on devine être la destruction de l’humanité vu d’en haut : de simples flashs – explosions – puis le vide. Le court métrage joue sur les non-dits, les forts contrastes noir et blanc, répétant à l’intérieur du vaisseau ces lumières que regardent des protagonistes qui rejouent, à leur manière, une disparition à coup de paroles angoissantes et d’amour latent. Là encore, leur fragilité réside dans leur être-animé aux mouvements de plus en plus réduits quand l’ombre totale ou la lumière intégrale ne sont jamais loin.

Mais ce vendredi, la compétition à Ljubljana était également le théâtre d’une autre fragilité, liée à la condition expérimentale de trois films en compétition (Urbanimatio d’Hardi Volmer et Urmas Jõemees, Dota de Petra Zlonoga et Progress d’Otto Alder), et de deux rétrospectives centrées sur Paul Bush, dont nous avions parlé de la masterclass dans un papier précédent. Si Dota joue sur la ligne, la main et la matière papier dans un collage en damier de 36 cases mouvantes, formant un tout mais incapables de rester stable, les deux autres films se rapprochent davantage des expérimentations images par images du cinéma de Paul Bush. En prenant différents lieux, édifices, statues et en jouant sur des associations à différentes vitesses avec parfois des champs-contrechamps troublants dans Urbanimatio ou des split-screens et des jeux sur les artefacts numériques dans Progress, les deux films recréent des espaces surprenants et posent un regard poétique et rythmique sur un paysage à la fois immobile et ancré dans le sol mais perpétuellement changeant.

On retrouve cette idée de multitude rythmée et l’utilisation du photogramme et des infinies possibilités qu’il offre chez Paul Bush dont une intégrale était proposée. Signalons qu’une bonne partie des films étaient projetés en 35 mm et la différence entre ce format et le numérique est telle qu’on ne peut qu’être reconnaissant de nous permettre de voir ses courts métrages ainsi. On a également pu découvrir des œuvres plus anciennes et difficiles d’accès comme ses films gravés sur pellicule à partir de gravures du 19e siècle. Parmi eux, on retiendra les sombres et flamboyants Albatros, une adaptation de La Complainte du vieux marin de Samuel Taylor Coleridge, et Secret Love, la mise en image de la chanson de Percy Grainger Father and daughter. Parmi ses expérimentations sur le photogramme, Dr Jekyll and Mr. Hyde était passionnant. Reprenant la bande-son du film de Victor Fleming, Paul Bush fait rejouer les scènes en « double » par des acteurs, alternant quelques photogrammes d’un individu et quelques autres d’un autre individu dans la même position que le premier, l’ensemble créant un mouvement et des variations schizophréniques tout en faisant apparaitre des détails surprenants. Difficile ici de ne pas songer à ce que fait Martin Arnold.

Enfin, on ne peut pas terminer sans mentionner le long métrage de Paul Bush réalisé en 2011, Babeldom, également projeté. Ce film s’éloigne quelque peu de ses précédentes expériences pour rejoindre une autre sphère aux multiples ramifications et influences. Dans ce film où différents types d’images et temporalités s’entremêlent et sont modelées par l’impossible rencontre de deux voix-off amantes, le cinéaste recrée une ville imaginaire perdue entre le monde pictural de Bruegel, les cités littéraires d’Italo Calvino et les réflexions sur la matière, la mémoire et la langue de Chris Marker. On est ici dans un « Level infini » toujours plus proche de l’implosion et du chaos. Bush nous perd dans le labyrinthe obscur de ce royaume peuplé de fantômes à la frontière entre le documentaire et la fiction, l’animation et la prise de vues réelles, la douceur des images informatiques et la brutalité des caméras de surveillance. Babeldom est ce lieu dans lequel se rencontrent tous les autres lieux et ce temps dans lequel surnagent tous les autres temps, une réflexion sans réponse où mille questions surgissent. Cette fois c’est la fragilité de la condition humaine toute entière qui est mise en scène de l’intérieur.

(Faute de place et parce qu’ils méritent plus que deux lignes et demi, nous reviendrons demain sur les films étudiants et le nouveau court de Špela Čadež qui clôturait la compétition !)


10 décembre 2016