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Berlinale 2020 – Blogue n°3

par Aude Renaud Lorrain

Tsai Ming-liang nous présente, sept ans après son dernier film, Rizi (Days), mettant en scène deux solitudes, Kang et Non, joués par Lee Kang-Sheng et Anong Houngheuangsy, qui se retrouvent pour un bref moment de partage et de compréhension tacite. C’est un film à la beauté lente et méditative, ouvrant sur un plan de Kang, regard pensif, assis dans son salon, face à une fenêtre. Son corps se confond avec la réflexion du paysage extérieur. Deux images se superposent, comme si l’eau de pluie remplissait le verre posé sur la table du salon. À l’image de ce plan, les solitudes de ces deux hommes s’enchevêtrent au quotidien, alors qu’au-delà de leur regard la vie active se laisse percevoir à travers la réflexion du contrechamp : un chat marche sur les toits, la ville bourdonne, un hélicoptère passe. Dans le rythme créé par Tsai Ming-liang, la poésie cinématographique, l’humour, la tension, l’histoire, tout est minimaliste, et à travers ce peu de choses éclot une image multiple, une multitude qui forme un tout.

Film radical, sûrement le plus radical de toute la compétition, Rizi met la concentration à l’épreuve, mais récompense le spectateur patient et contemplatif. Le bourdonnement de la pluie torrentielle nous rappelle que la caméra n’est pas omnisciente, elle se situe à l’extérieur et notre observation se fait toujours à travers ce double vitrage, celui de l’objectif optique et de notre subjectivité, avec une distance que l’on cherche souvent à éliminer (ou nier) au cinéma, par des études psychologiques intrusives de personnages. Ici, les deux hommes préservent leur intériorité, ils n’exposent pas leurs démons, mais le spectateur se projette nécessairement dans leur opacité et tente de comprendre ce qui les tourmente ou occupe leur esprit. Opacité psychologique évoquée par l’obstruction du cadre par des branches, des herbes, des barreaux, des voitures, comme si cela permettait aux personnages de se protéger, en partie, du regard du spectateur. Ces plans magnifiques s’étirent dans le temps, créant une impression rétinienne dans l’œil du spectateur. On se souvient du caleçon saumon, du saut rouge, du plateau rose, de la cuillère jaune. On se souvient surtout du corps des personnages, des yeux rouges de Kang imbibés d’eau et des mains de Non qui caressent le corps de l’autre avec douceur.

Le film porte un regard sur une société contemporaine où la communauté semble inexistante pour celles et ceux qui sont exclus par la maladie, la dépression ou la pauvreté, et par le fait de ne pas se plier aux normes ou aux critères de respectabilité sociale, en étant prostitués ou sans famille. Rizi plante ses grains dans notre tête et se positionne certainement comme l’un des films les plus marquants du festival.


1 mars 2020