Festivals

Berlinale 2020 – Blogue n°4

par Aude Renaud Lorrain

Nous avons été ravis d’apprendre que l’Ours d’argent de la meilleure mise en scène a été remis à Hong Sang-soo pour Domangchin yeoja (The woman who ran). Il nous offre cette année un film doux et drôle sur la solitude des êtres humains et les longs détours qu’ils prennent pour l’exprimer et la contrer. Les personnages se retrouvent autour d’une table, leitmotiv dans son cinéma, lieu de confidences, de partage, mais aussi de mises au point et d’adieux. C’est d’ailleurs autour de trois tables que le film s’articule, autour de trois rencontres, entre Gamhee et trois femmes, vieilles connaissances ou amies de longue date. Chaque discussion autour d’un repas chaud ou d’un verre est l’occasion pour les personnages de se révéler toujours un peu plus, car Gamhee donne l’impression d’être troublée contrairement à ce qu’elle veut laisser paraître. Les échanges ont ce réalisme de la répétition et des variations sur un même thème, comme lorsque l’on s’entretient avec plusieurs personnes dans un court laps de temps, en exprimant des idées qui sont en fait similaires peu importe l’interlocuteur.

Dans cette banlieue de Séoul, au pied du mont Inwang, cette jeune femme semble trouver un moment de paix dans une vie qui lui pèse, car le titre, confirmant le doute du spectateur, nous rappelle que la légèreté qu’elle dégage n’est qu’apparente. Bien qu’elle mange avec appétit chez ses amies, qu’elle porte à sa bouche doucement un verre, qu’elle marche d’un pas posé dans les rues calmes, qu’elle ne paraisse en aucun cas essoufflée, elle vient pourtant tout juste d’arrêter sa course, de s’éloigner d’une vie dont elle est insatisfaite. Insatisfaction qu’elle n’arrive pourtant pas à verbaliser et qu’elle passe sous silence. La femme qui a fui, comme on pourrait traduire ce titre, en dit long sur la place sociale des femmes en Corée du Sud, qui défendent leur indépendance et leur liberté de penser face aux normes sociales, mais aussi, de façon plus large, sur l’être humain et sur l’univers du non-dit qui constitue les relations, agissant comme liant, mais aussi comme paravent.

Les personnages sont toujours en quête d’amour et la caméra toujours en quête de ces instants qui viennent révéler, avec humour, l’indifférence de la nature et du temps face à la peine et la solitude humaine. C’est un film qui vient s’épanouir dans les détails, à première vue anodins, révélés parfois par des zooms avant ou arrière, si caractéristiques du cinéma de Hong Sang-soo. Au lieu de forcer la narration à travers ces changements de focales, ces accentuations, le film permet une ouverture, une fraîcheur et une totale liberté narrative. À ce titre, la discussion entre les hôtes de Gamhee et un voisin leur demandant d’arrêter de nourrir les chats du quartier, car lui et sa femme en ont peur et ne peuvent plus, de ce fait, sortir dans leur cour arrière, est une scène déjà fameuse. Suite à l’impossibilité d’arriver à un compromis, car le besoin de manger des chats est tout aussi valable (sinon plus) que le droit des voisins à jouir paisiblement de leur cour arrière, Hong Sang-soo fait un zoom avant sur un chat, assis dans le coin gauche, se léchant les babines. Son indifférence quant à la discussion, dont il est le centre, est un délicieux instant de réel.

Les étoiles s’alignent alors que le hasard du tournage et la mise en scène collaborent en alternance pour créer de merveilleux moments de cinéma. C’est avec minimalisme, délicatesse et humour que Hong Sang-soo fait un film sur les êtres sociaux que nous sommes, encore étrangers à nous-mêmes, malgré des milliers d’années d’introspection.

Avant de tirer les rideaux de la Berlinale, nous aimerions mentionner également le film de Rithy Panh, Irradiés, qui détonne dans la programmation par sa forme documentaire, son rejet de la narration, mais aussi par le format de l’image, trois formats 4:3 côte à côte, créant ainsi une lucarne horizontale, entre la salle et le langage cinématographique. Si sa démarche s’inscrit dans une quête, celle de comprendre les forces meurtrières qui animent l’humanité, Rithy Panh élargit, dans ce dernier film, le sujet de la guerre au-delà du conflit cambodgien et pose la question de l’Horreur et de l’Histoire à travers les conflits du 20e siècle.

Les images d’archives ne sont pas nouvelles aux yeux des spectateurs, mais le réalisateur ne cherche aucunement à créer un sentiment de nouveauté ou de révélation, il cherche plutôt à contrer le mal en montrant les images emblématiques de ce mal : la bombe atomique, la Seconde Guerre mondiale, les camps de la mort. C’est une œuvre bouleversante qui naît des cendres, comme la danse butō, interprétée dans le film par des danseurs, eux aussi, témoin de l’horreur. Rithy Panh nous rappelle ici que parfois le mieux est l’ennemi du bien et qu’à l’origine de tout grand conflit ayant ébranlé l’humanité, se trouve une idée et que cette « belle idée est l’arme première ». Si beaucoup de preuves ont été détruites, il en reste et nous avons le devoir de les montrer, les remontrer, les lire, les relire, les écouter, les réécouter. Rithy Panh ne prétend à aucune vérité, sinon celles des images, mais il exhorte ses semblables à chercher à comprendre le mal, qui blesse jusqu’aux générations futures. Ce film est « une voix humaine qui affronte la douleur sans désir de vaincre ». En luttant contre l’oubli, le cinéma transformera le monde.


3 mars 2020
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