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Cannes 2019 – Blogue n°4

par Jacques Kermabon

Effectivement, pour qui aurait oublié que le cinéma a un rapport quasi ontologique avec les fantômes, les résurrections… les morts vivants de Jarmush, les zombies d’Atlantique l’ont rappelé dès les premiers jours du festival. Ajoutons, cela va de paire, combien le septième art compose aussi avec les traces, la croyance, la foi, autant de questionnements avec lesquels joue Aude Léa Rapin dans son premier long métrage, présenté en séance spéciale à la Semaine de la critique. Un jeune homme, Joachim, se fait filmer par une amie cinéaste pour raconter avoir été interpelé à Paris par un inconnu qui a semblé reconnaître en lui un soldat mort en Bosnie le 21 août 1983, date du jour de sa naissance. De là à penser qu’il est la réincarnation de ce combattant, il n’y a qu’un pas, d’autant que d’autres signes corroborent cette possibilité.

Avec Les héros ne meurent jamais, Aude Léa Rapin poursuit ce qu’elle avait entamé dans ses courts métrages, comme Ton cœur au hasard (2015), ou Que vive l’empereur (2016), des films qui se situent dans ces étranges limbes où notre croyance est d’autant mise à l’épreuve que la réalisation mime le ton de certains documentaires dans un jeu troublant entre réalité et fiction, improvisation et jeux de rôles. Les mouvements de la caméra semblent capter, sans apprêt, une réalité, parfois peu reluisante, qui semble s’imposer à elle.

Le dispositif est intensifié dans Les héros ne meurent jamais par la mise en abyme d’un film en train de se faire, avec ses ratés, ses reprises, ses hésitations. L’enjeu n’est en rien théorique. La réalisatrice évoquerait sans doute l’économie légère dans laquelle s’est inscrit le film, écrit, tourné et monté en douze mois. Mais l’absence de léché, cette façon de laisser apparaître les coutures, relève d’un parti pris, une façon d’échapper au tout venant du naturalisme et de jouir de la liberté ainsi trouvée. Le film s’affranchit des questions de croyance ou plus précisément joue avec elles, multiplie les possibles et, au passage, esquisse le portrait d’une région du monde où les stigmates de la guerre sont loin d’être cicatrisées. Les personnages partent en effet en Bosnie pour découvrir des immeubles troués par les impacts des balles, une population à fleur de peau et parfois méfiante.

Ce film est un cadeau. Pour nous d’abord d’être déliés de la question de croire ou de ne pas croire à cette improbable résurrection, et pour le personnage principal ensuite ; on comprend peu à peu que si cette réalisatrice emboite assez vite le pas au trouble identitaire de son ami, c’est pour lui offrir une autre vie que la sienne, dont on comprend qu’elle peut assez vite s’interrompre, un dérivatif, un jeu de piste, des rencontres, des moments passés ensemble, et qu’ils n’oublieront pas. Nous non plus.

Les fantômes dépeints par Pedro Almodovar sont ceux de son propre passé. Toute proportions gardées, Douleur et gloire est un peu son Temps retrouvé. Les souvenirs d’enfance que nous voyons reconstitués, magnifiés sans doute, sont des scènes du film que le narrateur n’a pas encore tournées et que pourtant ont déjà été proposées à notre regard. Autant que chez Proust, il est assez vain de démêler ce qui relèverait d’une reconstitution fidèle de la vie vécue et qu’on appelle aujourd’hui l’autofiction, avec des éléments empruntés ailleurs ou même inventés. Ligne claire, couleurs lumineuses, raccords cut entre les temporalités, le film prend peu à peu de la force dès lors que les ramifications du passé se multiplient, se rejoignent, se densifient.

Le personnage principal – Antonio Banderas, barbe grise à la Almodovar, déploie une palette d’émotions avec des nuances infimes – est un cinéaste célèbre qui, suite à des problèmes de santé – une opération du dos – semble avoir perdu le goût de son métier et des sorties culturelles qui semblaient son lot quotidien. Dans cette vacance, il écrit un peu et des images de son passé, et même bientôt des personnes qu’il a connues, ressurgissent, un acteur avec lequel il s’était brouillé, un ancien amant parti en Argentine, de passage à Madrid.

Mais au-delà du récit subtilement tressé, ces scènes fondatrices de l’enfance, ces souvenirs, si proches, si présents et en même temps évanescents, insaisissables, si tout cela nous bouleverse, c’est que le film nous parle de nous, de nos vies esquissées, entrevues, de celle vécue et qui font ce que nous sommes.

Une vie cachée, de Terrence Malick, expose plutôt un destin exemplaire, celui d’un paysan autrichien, qui, parce qu’il avait refusé de prêter allégeance au Führer, s’est retrouvé incarcéré et sa famille mise au ban de la communauté villageoise. Au cas où le sens du film nous aurait échappé, quelques phrases de George Eliot, inscrites sur un carton final et fort obligeamment reproduites dans le dossier de presse, nous recadrent : « … car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et si les choses ne vont pas pour vous et moi aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées. »

Long de 2h43, le film réhabilite la vie de cet objecteur de conscience, en une figure christique qui, résistant obstinément à toutes les pressions, clame la liberté trouvée derrière les barreaux.

Une vie cachée aura sans doute ses défenseurs et on ne peut que les envier de ne pas avoir été agacés par le côté ampoulé d’un film quasi sulpicien, par ce choix systématique du grand angle, si disgracieux pour cadrer les personnages et si complaisant pour filmer les paysages, par le schématisme de l’opposition entre le bien et le mal – ce dernier souvent figuré par des éructations en allemand au milieu d’Autrichiens et d’Allemands qui parlent américain.

Sans doute est-il préférable d’avoir, bien chevillée au corps, une foi que nous n’avons pas pour apprécier ce nouvel opus de Terrence Malick.


19 mai 2019
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