Festivals

Cannes 2019 – Blogue n°7

par Jacques Kermabon

Si l’attribution de la Palme d’or était indexée sur la file d’attente la plus longue du festival, nul doute que Quentin Tarantino l’emporterait haut la main. Il faut dire que cette ultime attente – heureusement, il ne pleuvait pas – avait été précédée de bien d’autres dont une assez longue incertitude quant à la présence même du film à Cannes pour cause de finitions tardives. Brad Pitt et Leonardo DiCaprio allaient-ils fouler le tapis rouge ? La projection a été en outre précédée de la lecture d’une adresse du réalisateur demandant très poliment de ne pas dévoiler l’intrigue de Once Upon A Time In Hollywood pour préserver au public la fraîcheur dont les critiques bénéficiaient.

Alfred Hitchcock avait joué une carte similaire pour Psychose. C’est de bonne guerre et je ne peux que partager ce point de vue, moi qui suis venu découvrir le film sans pratiquement rien savoir des informations qui circulaient depuis de longs mois déjà sur cette chronique du Los Angeles de 1969, à l’heure des assassinats commis par Charles Manson et ses disciples, avec Margot Robbie dans le rôle de la plus célèbre victime du tueur, Sharon Tate.

Partagé entre une gêne – anachronique semble-t-il – à l’égard de sa spectacularisation de la violence et une certaine admiration pour le culot et l’efficacité de sa mise en scène, je n’ai jamais vraiment pris très au sérieux les films de cet enfant terrible d’Hollywood. En croisant des confrères à l’issue de la projection, dont Bruno – qu’il en soit remercié –, j’ai pu mesurer mon ignorance crasse, à la limite de la faute professionnelle, des présupposés tarantiniens (tarantinesques ?), de son goût pour l’uchronie, de sa façon de s’emparer de la magie du cinéma pour corriger certains événements dramatiques du passé.

Puisqu’on ne peut pas trop en dire, remettons à plus tard nos questionnements sur cette toujours fascination pour la violence gore, sur la dimension possiblement réactionnaire du film, sur la gêne qu’il provoque de s’immiscer cette fois dans une histoire, certes mythique et emblématique, mais aussi privée.

Pour le reste, dans ce portrait d’une vedette du petit écran sur le déclin (DiCaprio en loser alcoolisé) accompagné de sa doublure pour les cascades (Pitt impeccable), on ne peut qu’être sensible à cet hommage de Tarantino à l’Hollywood de ces années-là, à la télévision de sa jeunesse, – occasion toute trouvée d’exercer son art du pastiche, des feuilletons au film amateur – et savourer, ou pas selon ses penchants, les accès de violences jubilatoires comme autant d’acmés de ce conte au rythme parfois languissant.

Bruno signale à juste titre la qualité du premier long métrage de Jérémy Clapin, J’ai perdu mon corps, une des entrées du cinéma d’animation dans les compétitions cannoises. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir au moment du Festival d’Annecy, mais après Les hirondelles de Kaboul, adaptation sage mais touchante du roman de Yasmina Khadra par Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec, Un certain regard proposait la première incursion dans l’animation de l’illustrateur et auteur de bande dessinée, Lorenzo Mattotti. D’après un conte de Dino Buzzati, La fameuse invasion des ours en Sicile raconte comment quelques années de cohabitation entre les humains et le peuple des ours ont mis à mal la morale et le mode de vie de ces habitants des forêts et des montagnes.

Le récit est retracé par des sortes de cantastories, ces anciens conteurs du sud de l’Italie qui allaient chanter des histoires de village en village, pour distraire l’ours qu’ils ont malencontreusement réveillé dans la grotte où ils ont trouvé refuge. Graphisme stylisé et palette de couleurs exploitent, avec une belle élégance, le lisse du numérique en déployant un espace tout en profondeur, habité de fugaces références picturales.

Le même jour, à Un certain regard, Viendra le feu vibrait lui aussi d’une fibre écologique. Un homme revient dans un village reculé de la Galicie après avoir purgé une peine de prison pour avoir provoqué un incendie et se trouve en butte à l’hostilité plus ou moins larvée de ceux qu’il connaît depuis toujours. Loin du volontarisme d’un Malick – regardez comme les paysages sont somptueux, comment mes comédiens n’ont pas eu peur de se salir de terre et de boue – la nature, perçue et transmise par Olivier Laxe, existe véritablement et d’autant plus fortement que l’intrigue, rudimentaire, n’occupe pas le centre du film. Les arbres qui tombent, les troncs creux dans lesquels on s’abrite, la pluie, la terre, les aubes sous la brume, le feu s’imposent avec une présence saisissante, âpreté et beauté intimement entremêlées. Viendra le feu lave le regard.

 


22 mai 2019
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