Festivals

Cannes 2019 – Blogue n°1

par Bruno Dequen

La fin du monde x 2

En sélectionnant le fidèle et normalement fiable Jarmusch en ouverture de la 72ème édition du Festival de Cannes, Thierry Frémaux faisait d’une pierre deux coups. Il s’assurait de débuter son festival avec un « ami » respecté des critiques, tout en bénéficiant du casting glamour de The Dead Don’t Die (« Un casting à réveiller les morts », nous dit même l’affiche). Comédie de zombies loufoque au rythme nonchalant, la dernière offrande du New-Yorkais est aux antipodes de son ambitieux et mélancolique Only Lovers Left Alive. Multipliant les one-liners et les références peu subtiles à la culture pop (de Romero, bien sûr, à Trump, en passant par Star Wars, clin d’œil amusé mais pas si amusant à la double carrière d’Adam Driver), The Dead Don’t Die est l’un des films les moins pertinents de Jarmusch. Évidemment, tout fan du cinéaste pourra y trouver partiellement son compte. Des longues balades apathiques en auto des deux policiers interprétés par Adam Driver et Bill Murray sur fond de musique country aux innombrables caméos sympathiques (Iggy Pop fait bien entendu un formidable zombie), le film possède cette bienveillance indubitablement cool qui fait la marque du cinéaste. Mais contrairement à ses excursions dans le western et le film de vampires, Jarmusch ne cherche pas ici à imprimer une vision singulière du genre. Reprenant très lourdement la vision développée par Romero sur Dawn of the Dead, il représente les zombies comme des avatars de la société de consommation, et l’apocalypse comme la conséquence inévitable et méritée de l’absence de gestion des changements climatiques. Et il en remet une couche avec les commentaires en direct d’un ermite interprété par Tom Waits qui, vers la fin du film, n’a de cesse de nous réexpliquer la métaphore politique en jeu. Que Jarmusch soit critique de la société contemporaine, il n’y a rien de surprenant ici. Ses vampires méprisaient à raison les vivants, et son Paterson était à lui seul un modèle de vie anticapitaliste. Ceci dit, c’était davantage Jim le poète qui s’exprimait dans ces films. Dans The Dead Don’t Die, on a parfois l’impression de voir Jim l’activiste à la Michael Moore même si, fidèle à son univers, il nous livre certainement le récit de fin du monde le plus relax de l’histoire.

Autre récit de fin du monde, Les misérables de Ladj Ly, également présenté en compétition officielle, aura été l’un des évènements de cette première journée. L’interminable file d’attente pour la première séance témoignait de l’intérêt que suscitait ce premier long métrage d’un cinéaste qui faisait partie – avec Romain Gavras, entre autres – du collectif Kourtrajmé. Certains professionnels dans la salle ne cessaient d’évoquer en chuchotant qu’il s’agirait d’un des films les plus « chers » de Cannes, preuve indiscutable de la confiance de son agent de vente. À l’aide d’un récit inspiré par les émeutes de 2005 et d’une approche cinématographique qui doit tout au Kassovitz de La Haine et au Spike Lee de Do the Right Thing, dont il reprend le concept du « 24 heures dans la vie d’un quartier », Ladj Ly réalise un film aussi clairement maîtrisé que problématique. Présenté comme un cri de rage envers la situation des banlieues françaises, Les misérables suit la première journée d’un policier affecté dans la cité des Bosquets (dont est originaire le cinéaste). À la suite d’une bavure semi-accidentelle envers un jeune, c’est tout l’écosystème fragile de ce quartier abandonné où cohabitent difficilement policiers, frères musulmans et « maire » autoproclamé qui va voler en éclat. Porté par un rythme soutenu qui ne laisse pas de place au recul, Les misérables est symptomatique d’un cinéma de l’intensité et de l’affect qui ne fait pas dans la dentelle. Les personnages sont écrits à gros trais, les rebondissements misent sur une mise en scène spectaculaire et le discours, aussi personnel soit-il, n’apporte vraiment rien de neuf. Assurément, tout comme Police de Maïwenn, le film de Ladj Ly est assuré de diviser profondément la critique, tout en ayant de fortes chances de remporter un prix. Car même le plus réticent des spectateurs à ce type de démarche ne peut nier la véracité du regard quasi-documentaire du cinéaste par moments, ni la puissance de certaines scènes, dont une séquence finale apocalyptique qui se termine sur le regard inoubliable d’une jeunesse prête – enfin – à faire la révolution.

La fin de soi x 2

D’ambition plus modeste, Un certain regard s’est ouvert cette année sur deux premiers longs métrages féminins : Bull de l’Américaine Annie Silverstein et le très attendu La femme de mon frère de Monia Chokri, présenté en ouverture. Deux portraits très intimes de personnages féminins en proie au désarroi et en quête de sens.

Du premier, on retiendra surtout l’interprétation des acteurs texans criant de vérité. Mais on oubliera malheureusement très vite le récit convenu d’une relation entre une jeune fille difficile et un adepte de rodéo et l’approche réaliste sociale qui ressemble de plus en plus à de la peinture par numéro (oui, la caméra est constamment à l’épaule et le film utilise des acteurs non-professionnels pour interpréter des exclus de la société).

Du second, on retiendra l’audace assumée d’une cinéaste qui ne fait pas dans la demi-mesure et qui développe un ton personnel qu’on pourrait  qualifier d’hyperactivité mélancolico-burlesque. Soutenue par son ami Xavier Dolan, dont la seule mention du nom sur scène par Thierry Frémaux a fait bondir de curiosité la moitié de la salle, le premier film de Monia Chokri a connu une belle première. Porté par un montage ultra-nerveux qui coupe et recadre ses personnages toutes les trois secondes, La femme de mon frère fait le portrait d’une célibataire trentenaire doctorante sans emploi qui ne parvient pas à couper le cordon qui la lie à son frère. Si certaines scènes (le prologue, notamment) sont très drôles, le film fonctionne tellement par surenchère stylistique (cadrages surprenants, musique hétéroclite et omniprésente, et surtout dialogues interminables et constamment décalés) que l’intérêt des spectateurs dépendra inévitablement de leur affinité pour ces choix – ce qui n’a pas été mon cas. D’autant plus que le portrait de femme dressé par Chokri ne s’éloigne finalement pas tant des nombreux personnages identiques qui peuplent actuellement le petit écran québécois (on pense aux Simone, notamment). Si certains moments (le hors-champ sonore d’un avortement) témoignent indubitablement d’un regard féminin singulier et bienvenu, on espère que la suite reposera sur un récit plus original qui n’aura peut-être alors pas besoin d’une telle surcharge de style.

Tant qu’à évoquer la présence marquée du style, j’aurais aimé pouvoir rendre compte du Daim de Quentin Dupieux, qui faisait l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, mais il est malheureusement difficile de rentrer dans une séance d’ouverture avec Jean Dujardin. Peut-être mon collègue Jacques Kermabon, qui prend la relève demain, soulagera-t-il nos attentes à ce sujet?


15 mai 2019
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