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Cannes 2021 – Blogue no. 1

par Jacques Kermabon

Cannes en surchauffe

Après l’édition numérique de 2020, pourtant déjà riche de films labellisés par le festival, Thierry Frémaux voulait-il rattraper ces mois de salles fermées ? Clairement, il n’a pas lésiné cette année avec 85 longs métrages en sélection officielle auxquels s’ajoutent les films des sections parallèles : les 25 titres de la Quinzaine des réalisateurs, les 13 de la Semaine de la critique et les 9 de l’Acid. Au bout des 12 jours de cette 74e édition du Festival de Cannes, nous ne pourrons donc proposer qu’un aperçu pour le moins sommaire des œuvres présentées, juste suffisant pour évaluer si cette programmation pléthorique se justifie au regard de l’excellence de la production ou si, pour certaines raisons, le bon grain n’a pas été assez finement séparé de l’ivraie.

On ne pouvait mieux choisir pour ouvrir le festival que de présenter, pour nous remettre dans le bain, un documentaire de 2h40 sur le cinéma contemporain et la comédie musicale attendue de Leos Carax. En effet, Annette commence par un Carax aux commandes d’un studio d’enregistrement, mais très vite les deux chanteurs des Sparks s’émancipent de cet espace et sortent dans la rue, rejoints par les rôles principaux, Adam Driver et Marion Cotillard, tout en continuant leur chanson. Celle-ci dit en substance qu’il faut commencer et nous y entendons tout à la fois le début des spectacles – lui est vedette de stand up, elle chanteuse lyrique –, celui du film, né du travail de cette troupe qui se présente devant nous, et aussi celui du festival.

Mark Cousins, réalisateur britannique, est l’auteur de quelques documentaires sur le cinéma dont The Story of Film: An Odyssey (2011), en quinze épisodes d’une heure. The Story of Film: A New Generation, présenté en « pré-ouverture » actualise ce travail en s’attardant sur les vingt premières années du XXIe siècle avec l’ambition de mettre de l’avant les films qui renouvellent l’expression cinématographique. Exercice d’admiration qui impose le respect, la première partie du film demeure essentiellement laudative et descriptive, dans un exercice pas très éloigné de la paraphrase même s’il est vrai que décrire ce que l’on voit permet d’intensifier notre regard. Les découpages qu’il suggère, se cantonnant à des catégories génériques existantes, ne proposent pas de point de vue autre que de louer la qualité des films élus. La deuxième partie est d’une autre teneur. Cousins a la volonté de tenir un discours, pas très élaboré toutefois, sur le cinéma et ce qu’il dit du monde. Dans ce deuxième volet, les extraits sont moins choisis pour leur excellence supposée que pour l’intérêt qu’ils apportent au propos que le réalisateur veut développer. Malgré ces réserves, le film a au moins le mérite de nous remémorer des films que nous avons vus et de nous en faire découvrir un certain nombre, qu’il nous prend la furieuse envie de voir[1].

Même s’il est question de spectacles et d’amours, Annette nous laisse loin de l’euphorie dans laquelle nous plongent souvent les comédies musicales. L’opéra rock de Carax est sombre, inquiétant et baroque, si l’on veut bien entendre dans ce terme une profusion de tonalités et d’idées visuelles surprenantes. Le réalisme est le cadet de ses soucis et Carax s’en donne à cœur joie, joue d’une gamme d’artifices dont certains convoquent la mémoire du cinéma tandis que d’autres creusent des pistes inédites. Chapeau l’artiste ! Si on ne peut qu’admirer l’interprétation d’Adam Driver, la façon de représenter Annette, la fille que le stand-upper a eue avec la soprano, le tournant morbide et déchirant que prend le film, ses leitmotivs formels et chantés, la richesse des propositions et des pistes qu’il suggère, on regrette que cette sidération ne laisse finalement que peu de place à l’émotion.

 

[1] La liste des films cités est consultable sur le site du film.

 

 


7 juillet 2021