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CANNES 2022 – BLOGUE NO. 6

par Jacques Kermabon

Trois films sous le signe du crime

En associant, le temps d’une journée, Crimes of the Future, fable science-fictionnesque de David Cronenberg et Decision to Leave, le polar tourmenté du réalisateur coréen Park Chan-wook, deux films d’envergure, la compétition cannoise revisite le cinéma de genre avant d’offrir des retrouvailles avec les frères Dardenne, des habitués de la Croisette. Chacun à sa façon, ces trois films se placent sous le signe du crime.

Crimes of the Future sort dans les prochains jours sur les écrans québécois, il sera alors temps de revenir plus longuement sur ce nouveau Cronenberg et d’évaluer si cette fiction, qui puise à même la chair, à la trituration des corps et revisite bien des obsessions de son cinéma, relève d’un retour aux sources, d’un ressassement ou d’une nouvelle parabole à portée écologique. La séquence inaugurale le laisse à penser avec cet enfant qui préfère se nourrir de plastique, signe sans doute d’une mutation biologique qu’il faut endiguer.

Dans ce futur indéfini, les adultes affrontent des mutations biologiques diverses avec apparitions d’excroissances internes, qui doivent être signalées au Bureau du registre national des organes. Saul Tenser (Viggo Mortensen) confère quant à lui à l’extraction de ses tumeurs une dimension artistique en les mettant en scène avec la complicité de Caprice (Léa Seydoux). Nul besoin d’aller plus loin pour reconnaître dans ces prémices des fondamentaux du cinéaste autour de la beauté de l’intérieur des corps, de la poésie trouble des chairs malmenées dans un geste qui flirte avec l’art corporel.

Crimes of the Future – à l’image d’une société pétrifiée, sous contrôle ? – repose sur un étrange mouvement atonal, comme une sorte d’attente continue, une seule note plaquée indéfiniment. Et quand le film s’achève on a le vague sentiment qu’il n’a pas encore véritablement commencé.

Si Crimes of the Future creuse son motif sans détour, l’intrigue de Decision to Leave multiplie les circonvolutions. Énième revisitation de Vertigo, ce polar met en scène un enquêteur, qui s’abime dans la fascination d’une jeune veuve d’origine chinoise. Son mari, alpiniste passionné, est tombé du haut d’un pic rocheux. Suicide ? Meurtre ? L’alibi de la femme est solide ; aide-soignante, elle était au chevet d’une des personnes âgées qu’elle doit visiter régulièrement. Mais que cette jeune Chinoise ait pu se retrouver mariée avec un Coréen bien plus âgé qu’elle fait néanmoins porter les soupçons sur elle.

La relation maritale du policier semble trop polie par les ans et on comprend très vite que l’attention que l’inspecteur porte à cette jeune femme, jusqu’à la surveiller avec des jumelles, la nuit, quand elle est à son domicile, tourne à l’obsession, sans qu’on distingue avec certitude si cet intérêt est partagé, si le jeu de séduction que nous percevons de la part de celle-ci relève d’un véritable sentiment ou d’une stratégie calculée.

Aux circonvolutions supposées des psychés correspond une multiplicité d’interférences, de flashbacks mentaux, de connections spatiales. Le temps fait régulièrement un retour sur lui-même, avec des scènes revues selon un point de vue nouveau, tandis que des personnages absents dans l’espace de la fiction apparaissent furtivement au gré des élaborations mentales de l’enquêteur.

Projet d’une indéniable maîtrise, sur l’usure d’un couple, sur une fascination qui conjoint de façon troublante chez cet enquêteur son appétence pour le danger et une attirance à l’égard d’une figure féminine aussi belle qu’opaque, Decision to Leave suscite indéniablement plus l’admiration qu’il n’éveille d’émotions.

Multiprimés à Cannes, dont deux Palmes d’or (Rosetta, 1999 ; L’Enfant, 2005), les frères Dardenne ont été longuement applaudis cette année pour Tori et Lokita, prénoms des deux protagonistes principaux, un jeune garçon, arrivé d’Afrique avec une adolescente, qui doit se faire passer pour sa grande sœur pour décrocher la régularisation que le petit a obtenue comme enfant menacé au Bénin car accusé de sorcellerie. Le film commence sur une Lokita interrogée par le service de l’immigration sur son supposé lien avec Tori sous la forme de questions pièges. En attendant d’obtenir les papiers qui la mettront hors d’affaire et lui permettront de travailler en toute légalité, il faut trouver des expédients pour vivre, gagner de l’argent pour en envoyer à la famille au pays natal, tout en évitant les frères africains qui les rackettent.

Film net, sans graisse, impeccable et implacable, Tori et Lokita décrit comment des conditions de régularisations tatillonnes peuvent jeter des exilés dans les rets de personnes sans scrupules qui arrondissent grassement leurs fins de mois en leur faisant vendre des substances illicites pour quelques euros, voire un peu plus quand la jeune fille se voit contrainte de lui accorder ses faveurs. Vif, ingénieux, le personnage de Tori fait songer à un Charlot particulièrement débrouillard, à un Kirikou petit mais vaillant, mais dont la figure héroïque va se fracasser, in fine, contre la dureté de la réalité sociale. Les frères Dardenne repartiront-ils avec une troisième Palme d’or ? Réponse samedi soir.


25 mai 2022