Festivals

Cartoon movie 2019 : Quelques projets à suivre…

par Nicolas Thys

Quelques pays semblaient se démarquer parmi ceux qui présentaient des projets en développement, et donc encore fragiles. A leur tête : la France, l’Italie, le Japon, et le Canada. Pour les deux derniers, ce ne sont pas toujours pour des productions locales.

Le Japon était d’abord présent grâce à Miyu qui, incontournable dans le court-métrage, cherche à s’affirmer dans le long. Venus au Cartoon movie présenter Domenica, film noir autour de la collectionneuse Domenica Walter qui avait attiré l’attention voilà 4 ans, ils étaient cette fois présents avec deux projets comme producteur et un autre pour la production exécutive.

Le premier, encore au stade du concept, est porté par Mirai Mizue. Ce sera une coproduction avec Nobuaki Doi, critique et directeur de festival au Japon. Mizue est célèbre parmi les amateurs de cinéma expérimental et musical pour avoir réalisé de nombreux courts abstraits, colorés, rythmés et géométriques. A Bordeaux, il venait présenter Journey to the west, adaptation d’un célèbre conte chinois, La Pérégrination vers l’ouest de Wu Cheng En, susceptible d’attirer dans les salles une population asiatique ou occidentale. Seules quelques premières images ont été montrées dans un style proche de l’artiste Takashi Murakami et elles laissent penser que l’univers du réalisateur pourrait se prêter sans difficulté à un format long et narratif. Le studio est à la recherche de partenaires financiers.

Journey to the west - Mirai Mizue

Le second projet, Saules aveugles, femme endormie est plus avancé. Il est tiré d’un recueil de nouvelles d’Haruki Murakami, un des écrivains contemporains les plus lus mais assez peu adapté au cinéma, ses ouvrages ayant la réputation d’être trop complexes et lui-même cédant rarement ses droits. Si le studio majoritaire est français, il est associé à différentes sociétés issues du Luxembourg (DogHouse) ou du Québec (Unité Centrale), et le réalisateur est hongrois. Compositeur et peintre, Pierre Földes est le fils de Peter Földes, important animateur des années 50 aux années 70 qui a travaillé pour l’ORTF et l’ONF/NFB et s’est imposé comme l’un des pionniers de l’animation informatique. Le film reprendra plusieurs nouvelles du recueil homonyme et les reliera en évoquant un même personnage sous différentes facettes qui évoluera à travers d’étranges et énigmatiques récits. Les premiers éléments devraient rassurer les nombreux fans de l’auteur. A l’heure actuelle, le film est bien parti pour entrer en production, disposant déjà d’un distributeur (Gebeka) et d’un vendeur international (Match factory). Son budget devrait tourner autour de 6 millions d’euros.

Saule aveugle femme endormie - Pierre Földes

Le Japon est enfin présent dans un troisième projet, Planète Dandelion de Momoko Seto. Mais si la réalisatrice est japonaise, le film est porté par la société de production française Ecce film plus connue pour produire Antonin Peretjatko ou Justine Triet. Il s’agit probablement de l’œuvre la plus expérimentale qu’on ait vu lors de ce Cartoon movie. L’artiste, qui a différentes cordes à son arc, a étudié aux Beaux-Arts et au Fresnoy et elle travaille souvent notamment en partenariat avec le CNRS. Son long métrage reprend un concept qu’elle a déjà expérimenté dans ses films courts : créer des univers fantastiques à partir d’éléments animaux ou végétaux qu’elle observe, souvent en jouant sur des prises de vue macroscopiques ou microscopiques ainsi que sur des effets de time lapse ou d’accélérés. Son objectif n’est pas de produire une œuvre scientifique mais de transformer la réalité, d’en montrer un versant méconnu et poétique tout en introduisant une narration. Ici, quatre graines de pissenlits modélisées en 3D sont victimes d’une explosion nucléaire et elles voudraient trouver refuge sur une autre planète. Leurs aventures seront montrées selon les techniques habituelles de l’auteur et l’ensemble devrait couter autour de 2,5 millions d’euros.

Planète Dandelion - Momoko Seto

L’Italie a aussi marqué le Cartoon movie avec deux magnifiques projets qui pourraient être concrétisés malgré leurs sujets délicats. Ce serait la plus belle des preuves qu’une nouvelle dynamique est à l’œuvre sur le marché de l’animation en Europe. Les deux ont en commun d’avoir comme conseillère à l’écriture Anne Paschetta, auteure reconnue de documentaires comme de fictions.

Interdits aux chiens et aux italiens est le nouveau film d’Alain Ughetto après Jasmine, une des œuvres cinématographiques les plus marquantes de la décennie. Ce premier long-métrage, déjà produit par Les Films du tambour de soie, parlait de sa jeunesse et de son histoire d’amour avec une iranienne en 1978-1979. Cette fois il remonte plus loin dans le temps en racontant la vie de son grand-père, toujours à l’aide de marionnettes. Paysan italien, cet homme est parti travailler en France avant la seconde guerre mondiale quand d’autres embarquaient pour les États-Unis. Son récit servira de point de départ à une sorte de fresque sur l’immigration où la petite et la grande histoire s’entremêleront. A travers guerres, conflits, et une succession de régimes politiques on suivra la traversée des Alpes d’une famille et sa vie dans le sud de la France. L’une des inspirations d’Ughetto est la comédie à l’italienne où rires et larmes s’entremêlent et l’un de ses objectifs est d’évoquer le quotidien laborieux de ces paysans pauvres du Piémont tout en « rendant hommage à ces mains au travail » comme il s’expliquait. Ce qui est aussi une autre façon de faire un film sur l’acte de création en animation. Autre idée notable : il désire constituer les décors de ce monde aujourd’hui disparu à l’aide d’éléments typiques des habitations de l’époque. Le teaser, par exemple, montrait un mur dressé à la frontière franco-italienne composé de morceaux de sucre. Le film devrait couter moins de 3 millions d’euros, le distributeur Gebeka est déjà intéressé et à la production collaboreront également Vivement lundi !, Nadasdy, Foliascope et Graffiti Doc. Que du beau monde pour un magnifique projet !

Interdit aux chiens et aux italiens - Alain Ughetto

Autre transalpin au Cartoon movie : Simone Massi, qui présentait Tre Infanzie que produiront Offshore pour la France et Minimum fax media pour l’Italie. Le cinéaste, plus célèbre pour ses films courts, a pu tester ses techniques de travail spécifiques l’année passée sur le documentaire Samouni road de Stefano Savona qui comprenait environ 40 minutes d’animation. Son premier long sera également politique. Une famille, trois enfants, trois générations et autant histoires ancrées dans une région de l’Italie, les Marches, et dans l’histoire du 20ème siècle. Il fait d’abord le portrait de Zelinda, jeune fille de 6 ou 7 ans, à la fin de la première guerre mondiale dans une Italie dévastée. Son père revient du front et sa mère a été emportée par la grippe Espagnole. Obligée de travailler plutôt que d’étudier, elle restera analphabète. C’est aussi l’histoire des débuts fascisme, montré à travers ses yeux d’enfants. En 1943, c’est sa fille, Asunta, qui prendra le relai. La période fasciste se termine mais la guerre continue en Italie entre les nazis et les alliés. Elle apprendra à lire mais devra quitter l’école à 8 ans pour garder les moutons. A travers son histoire c’est celle de la République naissante et du miracle économique des années 50-60 qu’il présente. Le dernier enfant, Icaro, évolue dans les années 1960-70 dans un climat marqué par les extrêmes avec les brigades rouges. Son enfance est plus conflictuelle, refusant les mauvaises conditions de vie de ses parents ouvriers. Originaire des Marches Simone Massi s’attarde sur une population qu’il connait bien afin d’écrire son histoire. Lui-même a commencé ouvrier d’usine avant de pouvoir vivre de ses travaux artistiques. Il devrait rester fidèle à sa technique habituelle, un noir et blanc, proche de la gravure mais surmonté de petites taches colorées pour souligner les moments importants.

Tre infanzie - Simone Massi

En plus du film de Pierre Foldès, le Canada était présent dans deux films. Premièrement, à travers la production luxembourgeoise et québécoise de Ghostdance que réaliseront Nicolas Blies & Stéphane Hueber-Blies en collaboration avec la documentariste abénakise Kim O’bomswin, auteure de Ce silence qui tue. La société a_BAHN, à l’origine du film, développe des projets à impact social et travaille avec le cinéma et les nouveaux médias. En 2017, Zero Impunity interrogeait l’impunité des violences sexuelles en mélangeant live action et animation et il fut suivi d’actions militantes concrètes. Cette fois, leur objectif est d’aborder le féminicide des autochtones du Québec. 1250 femmes ont été tuées ces 30 dernières années et seulement 1% des coupables ont été retrouvés. Le film, qui se fera en impliquant les populations locales, ne sera pas un documentaire mais une fiction inspirée de ces faits. Les cinéastes développent un scénario autour une jeune femme qui quitte les siens, part en ville pour intégrer une école de danse et sera confrontée au meurtre de sa sœur. Elle rencontrera une militante et toutes deux enquêteront. Les réalisateurs veulent utiliser des éléments des danses traditionnelles tout en conservant une animation 2D et en utilisant du mapping sur des textures particulières. Plusieurs artistes du Manitoba ont accepté de participer. Au scénario, Valérie Beaugrand-Champagne, qui a travaillé sur plusieurs films de Denis Villeneuve, fait appel aux communautés autochtones.

Ghostdance - Blies brothers & Kim O'Bomsawin

On évoquera rapidement le second long canadien, The Odd ones écrit et réalisé par Kataneh Vahdani, bien plus commercial mais non dépourvu d’intérêt malgré une histoire qui parait complexe pour les plus petits. Deux univers, l’un magique l’autre réel, cohabitent tous les deux sur une planète qui pourrait être la nôtre. Leurs habitants se rejettent mais, au milieu, un couple issu des deux mondes fera peut-être évoluer les choses. Cette fois, la force du projet résidait d’abord dans sa présentation calibrée et précise quand d’autres, avec des propositions peut-être plus novatrices, peinaient à comprendre que l’exercice demande une vraie préparation. La scénariste s’est livrée à une brillante interprétation de son histoire. Le film, qui sera en images de synthèse, est aussi le plus cher du Cartoon movie avec un budget de 20 millions de dollars.

The Odd ones - Kataneh Vahdani

Du côté des français, deux projets aussi opposés que passionnants, signés Sébastien Laudenbach et Jérémie Périn, sont à signaler.

Sébastien Laudenbach reprend une esthétique assez similaire à sa Jeune fille sans mains dans un film bien différent intitulé Linda veut du poulet !, coréalisé avec Chiara Malta et porté par Dolce vita Films. Les aplats de couleurs et les personnages à la silhouette composée de quelques lignes minimales mises en mouvement et caractéristiques de son précédent film seront toujours là mais poussés encore plus loin par moment jusqu’à devenir des gommettes colorées. Cependant, loin du conte traditionnel, les réalisateurs se dirigent vers un certain réalisme avec cette histoire d’une petite fille qui vit dans les banlieues et demande à sa mère, suite à un quiproquo, qu’elle cuisine la recette de poulet aux poivrons de son père récemment décédé. Évidemment, elle est piètre cuisinière et c’est jour de grève générale donc impossible de trouver du poulet, sauf un seul mais vivant et dans un poulailler. Cette comédie retracera le périple d’une mère et d’une fille à la recherche d’ingrédients banals mais introuvables dans un pays chahuté de tous côtés avec des personnages étonnants croisés en chemin. Laudenbach décrit son projet comme une ode à la vie dans un climat morose. Gebeka s’est déjà positionné pour le distribuer et Miyu pour la production exécutive. Il devrait couter 2,9 millions d’euros.

Linda veut du poulet - Sébastien Laudenbach & Chiara Malta

Bien plus ados/adultes, Mars express, produit par Everybody on deck, sera le premier long-métrage de Jérémie Périn, réalisateur de Lastman et de clips qui ont fait le tour du monde comme Fantasy pour DyE. Cette fois, il part vers la SF avec un récit dont les influences puisent clairement chez Philippe K Dick, et Blade runner ou Total recall ne sont pas loin. Sur Terre, dans 200 ans, des robots corvéables à merci colonisent le système solaire et sont esclaves des êtres humains. Une détective privée, Carla, et son assistant, un humain décédé devenu robot avec les souvenirs de sa vie passée, sont envoyés sur Mars avec pour mission de retrouver une jeune femme disparue. Ce qui peut sembler une mission banale se révèlera bien différent de ce qu’ils imaginaient. Les personnages humains devraient être réalisés en 2D et les robots modélisés en 3D avec rendu 2D. Je suis bien content assurera la production exécutive et Tchak les décors. Le storyboard est déjà terminé et l’animatique en cours de fabrication donc l’ensemble avance bien. Le film devrait couter 7 millions d’euros.

Mars express - Jérémie Périn

Cette édition 2019 du Cartoon movie étant excellente, il faudrait encore évoquer Sauvages !, prochain film de Claude Barras, le réalisateur de Ma vie de courgette, ou The Island, robinsonnade musicale sur laquelle travaille déjà d’arrache-pied Anca Damian. Il faudrait aussi dire le bien qu’on pense de Of unwanted things and people sur lequel œuvrent quatre réalisateurs dont on attend toujours les films avec impatience à l’image d’Ivana Laucikova ou Leon Vidmar. On espère les revoir dans un prochain événement Cartoon et, en attendant, on ne peut que se réjouir de la dynamique prise par les studios européens dans le long-métrage d’animation. Espérons maintenant que la télévision suive…

The Island - Anca Damian


7 mars 2019
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