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Fantasia 2019 – Blogue no. 2

par Ralph Elawani

Vingt-trois éditions. En repensant à ce chiffre, lors de la soirée d’ouverture de Fantasia, le 11 juin, un autre chiffre me traversait l’esprit : 25 000. Vingt-cinq-mille, comme dans le titre d’un ouvrage que l’historien et archiviste du cinéma britannique Will Day ambitionnait écrire en 1914 : 25 000 Years to Trap a Shadow. Une histoire exhaustive du 7e art qu’il coucha finalement sur papier quinze ans plus tard dans, l’indifférence la plus totale des éditeurs de son île alors gouvernée par l’ennuyant George V. Qui cela aurait-il bien pu intéresser de toute façon; quel « fait social », quelle communauté inavouable (pour reprendre la formule éculée de Maurice Blanchot) se serait cristallisée autour de cet apport littéraire, à l’heure des exploits du modernisme?

C’est sous le signe de la communauté, et un peu sous celui de l’inavouable, que mes premiers jours à Fantasia se sont déroulés, me renvoyant quotidiennement par le fait même à l’idée d’attraper une ombre. Ou pire, de se faire attraper par celle-ci. À ce titre, le film d’ouverture de cette année, Sadako constituait une manière irréprochable de rappeler 1) l’importance que la J-Horror a eu sur le monde occidental au cours deux dernières décennies; et 2) l’importance que Fantasia a pu avoir dans la diffusion de celle-ci, notamment par le biais de la saga Ringu (merci encore à Julien Fonfrède d’avoir osé montrer le tout à ses collègues, il y a 20 ans), à laquelle fait suite le dernier né d’Hideo Nakata. Une œuvre qui semble malheureusement confirmer – pardonnez le jeu de mots – que le puits commence à s’assécher pour la franchise, tant cette motte de cheveux sortant des écrans cathodiques devient prévisible. On y assistait ainsi soit comme un amateur dévoué ou comme un étudiant s’adonnant à un devoir répétitif.

D’une motte de cheveux l’autre, pas un jour ne passe dans ce bas monde sans que le paltoquet qui occupe le bureau ovale ne nous renvoie le constat effarant que les embouts du tube digestif peuvent parfois être inversés. « Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l’entre-fesse pour me salir au-dehors ! », disait L.F. Céline. Le terrain de la souillure sociale par le populisme d’extrême droite est au cœur de Sons of Denmark, le premier long-métrage d’Ulaa Salim. Sans aucun doute l’un des hauts faits de Fantasia, cette plongée dans la radicalisation s’ouvre sur des images connues, soit celles d’une tête de porc et un graffiti prosaïque en sang de cochon invitant les immigrants arabes (musulmans de surcroit) à ne pas « cochonner » le plancher danois de leur présence. Opposant à la montée de l’extrême droite une forme de radicalisation au sein de ladite communauté – qui ne plaçait pas nécessairement les fous de Dieu au centre de tout ( «This isn’t about Allah […] Don’t talk about Allah… look at the world » répondait un personnage à un autre qui disait « Allah is on our side ») – , Sons of Denmark pose la classique question de Pete Seeger : « Which side are you on? ». À travers un chassé-croisé d’infiltrations policières et une crise de la conscience découlant de celui-ci, Ulaa Salim arrive à faire, en reprenant les codes du cinéma de genre (on repensera à Al Pacino infiltrant le milieu BDSM dans Cruising), un travail d’auteur remarquable en complexifiant les questions et en faisant ressortir les apories des raisonnements grossiers qui servent de moulée aux populismes.

Cette possibilité permise par le cinéma de genre, et son absolue nécessitée en ces temps incertains, était au cœur du discours prononcé par Mitch Davis, directeur du festival, en introduction du documentaire de Malcolm Ingram Phantom of Winnipeg. Évidemment, jusque-là, tout le monde présumait déjà qu’il y a quelque chose d’étrange dans l’eau de ce congélateur à ciel ouvert trônant au milieu des Prairies. Seulement, qui aurait pu suspecter que Winnipeg fut, durant les années 1970, le seul endroit au monde, avec Paris, où Phantom of the Paradise de Brian de Palma a connu un succès retentissant? Peut-être le gars assis non loin de moi, qui empestait les Croisades et gesticulait singulièrement durant la projection. Qui sait? Enfin, qu’importe. Le film d’Ingram fait la part belle aux timbrés tous azimuts (son mentor, Kevin Smith, est d’ailleurs l’un des intervenants), qui ont tour à tour visionné ce pain de savon de genres (musical, horreur, amour, humour) 18 fois en un mois, et/ou acheté toutes les versions Blu-Ray disponibles sur le marché au cours des dernières années. Touchant portrait de la fandom dans ses retranchements les plus aigus, Phantom of Winnipeg en vient néanmoins à faire de grandes vagues pour un petit bateau. Le sujet tombe rapidement dans le concert de violon (mais comment faire autrement). L’agréable intervention du parolier et acteur Paul Williams (l’inénarrable Swan dans le film de De Palma) vaut justifie à elle seule le visionnement du film. Sa présence à la première mondiale du documentaire (pour laquelle les die-hard fans winnipegois s’étaient déplacés) était par ailleurs sublime. La chaleureuse réception qu’il a reçue le lendemain soir, à l’Impérial, lors de la présentation de la version restaurée de Phantom of the Paradise l’a vu fortement ému de l’accueil local. Alors qu’au même moment, une foule monstre s’entassait au Théâtre Hall de l’université Concordia pour se bourrer de chips à l’oignon Nongshim et rire des publicités de Desjardins avant le début de l’excellent The Gangster, the Cop and the Devil, de Lee Won-Tae, l’Impérial offrait un environnement de choix pour le film de De Palma. Certaines des scènes du film semblaient même avoir été filmées sur place. Un étrange effet de mise en abyme se dégageait notamment de l’inoubliable concert où Beef (Gerrit Graham) meurt électrocuté devant une foule filmée de loin. Le travail du directeur photo Larry Pizer donnait au parterre de l’impérial une allure de prolongement du spectacle à l’écran.

Si le sentiment de communauté nous habite comme un cestode tout au long de Fantasia, le passage de Bruce MacDonald était sans doute l’une des raisons pour lesquelles une confrérie de fans pouvait espérer communier. Alors que les rires jaunes fusaient encore à la vue des pubs de Desjardins -ou tendaient vers les huées, comme celle du gars assis à côté de moi qui n’avait de cesse de jouer avec sa paille réutilisable (il faudrait lui partager la nouvelle à propos de cette femme récemment morte empalée par l’une d’elles) -, Dreamland, le tout nouveau film du réalisateur d’Highway 61 démarrait sur les chapeaux de roues avec un Stephen McHattie jouant à merveille deux rôles (un tueur à gages et un trompettiste calqué sur Chet Baker). Le film emprunte l’esthétique du rêve et les associations incongrues du monde onirique; s’y mélangent les genres et les acteurs – d’Henry Rollins à Juliette Lewis – dans une histoire qui peut rappeler Jarmusch et les frères Coen, avec des choix musicaux bétons comme toujours (Timber Timbre dans un bar burlesque!) et un humour au ras des pâquerettes. On repensera nommément à cet hilarant moment où l’on apprend que les représentants du gouvernement canadien amèneront avec eux des « aborigènes » pour « make an impression », lors d’une cérémonie de mariage vampirique devant un aréopage de dictateurs, d’oligarques et de grands bandits des Nations unies. Comme le résumait l’un des personnages : « The police don’t come here. We’re in a different world. » Communauté inavouable, vous dites?


19 juillet 2019
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