Festivals

Fantasia 2019 – Blogue no. 5

par Rose Normandin

Il vient, avec une programmation aussi éclectique et riche que celle de Fantasia, une certaine forme d’angoisse, une peur de rater quelque chose, de passer à côté DU film qui donnerait une couleur singulière à son parcours de festivalier. Pour les boulimiques du 7e art, cette excitation alimentera des choix bigarrés, essayant de ratisser au plus large afin de maximiser les plaisirs et de varier les expériences. On pourrait être tenté de se laisser guider par des « valeurs sûres », c’est-à-dire des acteurs que l’on connaît, des réalisateurs à la filmographie établie ou encore, un succès passé dans un autre festival. Ou, à l’inverse, courir les premiers films, et avec un peu de chance, pouvoir se targuer d’avoir découvert la prochaine Katherine Bigelow, Agnieszka Smoczynska ou Ana Lily Amirpour.

Les cinéphiles avides de repères rassurants auraient pu être attirés par la distribution de Little Monsters, proposition australienne du zombie contemporain où la sortie scolaire d’un groupe de gamins se voit bouleversée par une fâcheuse invasion de morts-vivants. Si les rires gras sont au rendez-vous et que Lupita Nyong’o est charmante en professeur de maternelle fan de Taylor Swift, il reste que le film d’Abe Forsythe ne réserve pas vraiment de surprises. Davantage comédie qu’horreur, la prémisse de l’homme-ado (Alexander England) qui doit apprendre à faire face à ses responsabilités à travers des combats sanguinolents, nous rappelle Shaun of the Dead sans en avoir l’inventivité. Il y a une amorce de réflexion sur la préservation de l’enfance qui n’est malheureusement pas tout à fait aboutie, même si le divertissement est efficace.

Par contre, la métaphore horrifique trouve sa raison d’être dans le Vivarium de Lorcan Finnegan avec sa vision Magrittesque de la banlieue. Jesse Eisenberg et Imogen Poots collaborent à nouveau (après The Art of Self-Defense, dont mon collègue vous entretenait, il y a quelques jours) dans l’histoire de ce jeune couple qui, alors qu’il cherche à acheter sa première maison, se retrouve prisonnier d’une vie « parfaite » qu’il ne désire absolument pas. Allégorie anxiogène de ce que la vie peut offrir de plus étouffant, c’est-à-dire un enchaînement de gestes usinés qui se succèdent sans autre but que de se plier à la conformité de la vie « rêvée ».

Autre envolée sur le besoin de se conformer aux regards des gens, le cruel Chiwawa du Japonais Ken Ninomiya, adapté du manga de Kyoko Okazaki, hypnotise avec sa palette de couleurs saturées, son montage épileptique et sa trame sonore excitée. On pense au Spring Breakers (2012) d’Harmony Korine, certes, mais il y a, dans cette folle escapade d’une génération qui se croit perdue, le même côté tragique retrouvé dans Kids (1995) ou Trainspotting (1996). Shiori Yoshida incarne une jeune fille, légère, spontanée, se surnommant elle-même Chiwawa (personnage qui nous ramène à celui du même nom de la chanson de Mara Tremblay). Le film ouvre sur la découverte de son corps et se construit en flashbacks, alors qu’une de ses amies (Mugi Kadowaki, que l’on peut voir encore à Fantasia dans Dare to Stop Us de Kazuya Shiraishi) enquête pour mieux cerner qui elle était et comment expliquer sa mort. Ainsi, d’un point de vue à l’autre des protagonistes, Chiwawa est tantôt impétueuse, tantôt séductrice, ange vulnérable ou opportuniste. Si l’aspect thriller du film est plus au moins maintenu, son commentaire pointu sur la pression exercée sur les jeunes filles de se définir en fonction du regard des autres et la difficulté pour elles de s’épanouir en fonction de leur unicité est émouvant.

C’est pour trouver ce genre de film qu’on plonge de plus en plus profondément dans la programmation de Fantasia, prenant des risques basés uniquement sur la prémisse ou l’évocation des thèmes. De cette façon, on remarquera un nombre important de propositions inspirées par l’éclatement de la famille traditionnelle. Est-ce à dire qu’il s’agit là de la parfaite image pour parler à la fois de l’intime et du social ?   Parmi elles, The Wretched, des frères Pierce, était en compétition pour le Cheval Noir. Ceux qui auront lu le roman graphique de Scott Snyder, Wytches, auront peut-être d’étranges impressions de déjà vu (pourtant, il n’est crédité nulle part.…), en plus d’y retrouver quelques clins d’œil à Fright Night (sans le charme de Chris Sarandon). Une entité issue des bois, apparentée à une sorcière, possède tour à tour les figures matriarcales autour d’un jeune garçon qui peine à s’adapter au divorce de ses parents. Si le style et la tension sont au rendez-vous, le film n’arrive jamais à trouver sa substance, pire, il s’en dégage une certaine misogynie, probablement accidentelle, mais qui n’est pas sans ennuyer la festivalière que je suis.

Heureusement, Fantasia nous promet plusieurs fois des personnages féminins forts qui seront autre chose que des vecteurs de fantasmes masculins. C’est le cas entre autre des films Blood on her name de Matthew Pope (également en compétition pour le Cheval Noir) et A Good Woman is Hard to Find, de Abnor Pastoll qui nous offrent tous deux une histoire de maman ours prête à tout pour protéger ses petits. En fait, si ce n’est à peu de chose près, on pourrait croire qu’il s’agit du même film. Même scène d’ouverture, alors que les mères, couvertes de sang, se demandent bien ce qu’elles vont faire. Même contexte de solitude devant l’obligation de subvenir aux besoins de la famille, l’une a un mari en prison, l’autre est mort assassiné. Les deux protagonistes baignent dans un contexte de criminalité, plus ou moins à leur insu, les deux voient sur elles se refermer un étau social qui, assurément, les broiera. Si le premier est une espèce de course paranoïaque contre la fatalité, le deuxième se range davantage du côté de l’émancipation de l’oppression. Les deux actrices principales (Bethany Anne Lind et Sarah Bolger) livrent des performances solides, reposant malheureusement sur des scénarios oubliables, même si bien exécutés.

Après ces trois films, on pourrait croire que, malgré la richesse du sujet, les créateurs n’arrivent pas à en tirer une réflexion qui perdurera. Mais la donne est sauvée grâce au splendide sud-coréen Another Child de Kim Yoon-Seok. Pour son premier film derrière la caméra, l’acteur s’est placé au milieu d’une distribution féminine impeccable (dont Jung-ah Yum et Kim So-jin) afin de nous raconter ce drame intimiste sur une infidélité qui ébranlera deux familles à la fois. On retrouve de la poésie dans la retenue de la mise en scène, laissant le drame se déployer dans les silences et la magie ordinaire s’exprimer à travers une faible neige ou un parc d’attraction abandonné. Voilà une complexe étude de personnages qui explorent la fine frontière entre la rivalité et la solidarité féminine dans une société foncièrement patriarcale.


27 juillet 2019
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