Festivals

Fantasia 2019 – Blogue no. 8

par Rose Normandin

Au terme des derniers jours de Fantasia, il s’est installé entre les festivaliers une certaine camaraderie. Les gens échangent leurs impressions, dressent leur top 5, débattent de la qualité d’une chose et son contraire. Bien sûr, on ne cesse de se demander quel a été le meilleur film du lot et d’une réponse à l’autre, le nommé ne fait pas l’unanimité ou n’a pas été vu de tous. On assiste à la déception de certains d’avoir sacrifié l’œuvre qui a été la découverte du festival ou la jubilation d’un autre d’avoir trouvé un joyau ignoré de la majorité. Au-delà de cette fièvre des listes et des exercices critiques, il y a également, à Fantasia, la possibilité de prendre le pouls de l’impact de certains enjeux sur le collectif et on rencontre parfois, à travers le cinéma de genre, les mêmes réflexions et inquiétudes qui peuplent nos réalités sociales ou individuelles. Il devient donc intéressant de se pencher vers les constituants du discours ambiant.

Notamment avec ce que certaines productions américaines ont à dire à propos des États-Unis de Trump. Dans le lot, on pouvait voir la fort intéressante proposition de Gigi Saul Guerrero pour la série anthologique de Hulu Into the Dark, avec son film Culture Shock. Diffusé par Hulu, le 4 juillet dernier (magnifique pied de nez), le film donne à la fête nationale américaine une saveur particulière. Comportant trois actes très différents, mais portant, tous trois, un regard intelligent et sensible sur la condition de nouvel arrivant, le film nous parle des déchirements et des sacrifices que subissent ceux qui choisissent de quitter leur patrie dans un espoir de vie meilleure. D’abord drame social réaliste, puis satire mélangeant Pleasantville à The Stepford Wives, en finissant par un cauchemar grotesque évoquant l’esthétique des collaborations de Jeunet-Caro, Culture Shock offre une vue de l’intérieur de l’aliénation que peut provoquer le dépaysement. Devant un propos si riche et un point de vue neuf, on pardonnera un scénario qui annonce ses couleurs un peu trop d’avance.

Dans le même esprit critique, on retrouve le dernier film du très ludique et cynique Richard Bates Jr. (Trash Fire, 2016). Avec Tone-Deaf, le réalisateur nous propose un ultime clash des générations, avec ce duo parfaitement assorti qu’est Amanda Crew en milléniale blasée et Robert Patrick en baby-boomer convaincu de ses droits. L’humour noir est ici à son plus foncé, au point d’être, de temps à autre, un peu trop amoureux de lui-même. Il serait, cependant, fou de bouder son plaisir alors que tous les moyens sont pris pour rire des travers hypocrite de la société américaine ; rupture du quatrième mur, violence gratuite, badineries sur les boomers, les X, les milléniaux, tout y passe (mais les boomers paient plus que les autres). Il y a un commentaire assez vitriolique sur l’état des lieux et une incitation à l’action pas très subtile, mais jouissive. En ces temps modernes, Tone-Deaf est l’antidote parfait au découragement généralisé susceptible de nous accabler tous.

On change de registre, mais on reste dans le cinéma engagé avec le Judy and Punch de Mirrah Foulkes qui revisite le célèbre spectacle de marionnettes afin d’en inverser la relation d’asservissement. Pour la petite histoire, ce spectacle, créé au 17e siècle, est à la marionnette ce que la Commedia Dell’arte est au théâtre vivant. Il représente toujours plus ou moins le même canevas mettant en vedette Punch qui, après avoir assassiné sa femme et son enfant, se joue de diverses figures d’autorité et de loi, allant même jusqu’à rouler le Diable. La réalisatrice australienne propose donc de se venger du sexisme de la chose en donnant le pouvoir à Judy (Mia Wasikowska). Ici, une somptueuse facture et un style parfois anachronique, ayant pu appartenir à T.C. Boyle s’il avait fait du cinéma, nous permet de raconter ce conte de fée. Malheureusement, un manque de confiance en l’intellect du spectateur gâche la sauce et nous empêche d’accepter complètement les conventions proposées ainsi que les gros fils blancs qui les attachent ensemble. Dommage, car il y a une certaine satisfaction à voir le schème narratif dominant réécrit par les représentants de ceux qui en ont fait les frais.

C’est à la recherche d’un film au sang neuf que j’ai terminé mon festival avec la projection de The Miracle of the Sargasso Sea, de Syllas Tzoumerkas, morceau supplémentaire dans la mosaïque du nouveau cinéma grec. Ici, le commentaire politique se cache derrière les destins croisés de deux personnages féminins forts, violents, tentant de s’affranchir d’un système oppressif masculin. En utilisant la métaphore de l’anguille qui quitte les terres pour se reproduire en haute mer, le réalisateur nous dresse un portrait glauque de la Grèce rurale en soulignant le caractère potentiellement étouffant et cannibale d’une communauté nécrosée par une certaine corruption. Le drame est tordu, psychologiquement agressif, mais également hypnotisant, grâce à la signature symboliste de Tzoumerkas, ce qui donne une aura singulière au film. Si l’histoire se termine sur une note d’espoir, il reste que le propos n’évite pas le cynisme. Pour que les femmes trouvent une issue au système, elles devront d’abord y contribuer.

Au terme de ces trois semaines de projections variées, où la portée et la pertinence des propos pouvaient s’épanouir au sein de maints univers différents, on se réjouit des possibles que comporte le cinéma de genre. J’aime à croire que ce cinéma, dans ses aspects sociaux et politiques, est précurseur de certaines tendances populaires. Ainsi, on peut se permettre de rêver qu’à son plus percutant, le cinéma exerce son pouvoir le plus fort, c’est-à-dire celui de rallier les consciences et de pointer vers la direction du changement.


5 août 2019
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