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Fantasia 2020 – Blogue no. 2

par Rose Normandin

Quand on est féministe et fan d’horreur, il arrive que l’on ressente une certaine honte à aimer des objets déterminés à diminuer la femme. Roxane Gay en parlait abondamment dans son recueil d’essais Bad Feminist (lecture déculpabilisante s’il en est une).  Bon nombre de fois j’ai été perplexe par les messages qu’envoyaient les films aux personnes de mon genre en les pourchassant, les humiliant, les dénudant, les découpant, les écorchant, les anéantissant.  D’où me venait cet amour du cinéma d’horreur, alors?  De la fascination morbide? Du masochisme? D’un désir d’émancipation?  D’une tentative de me réapproprier la violence qui faisait, de toute façon, partie de l’ordinaire? Certes, j’avais parfois droit à des guerrières, des bataillantes, mais seulement si elles portaient encore en elles les traces d’une pureté non souillée par quelque volonté de s’épanouir et elles semblaient toujours puiser dans les tréfonds d’elles-mêmes pour avoir accès à une colère et une violence qui ne leur étaient pas naturelles. La colère qui m’habitait n’était donc pas universelle? Aussitôt qu’elles avaient une personnalité ou des pulsions, elles se voyaient donner l’étiquette vague et réductrice de victime du vilain pour nous divertir par la façon dont elles étaient assassinées plutôt que par leur essence.  Les filles assurées et en pleine possession de leur sexualité méritaient donc de mourir? Heureusement, lentement mais sûrement, les propos se raffinent et les féministes (de tous les genres) se sont mis.es à faire des films.  Des films qui, tout en continuant d’explorer la détermination du système à faire de la femme sa proie, font un exercice de représentation juste.

Fantasia, cette année, en comptait plusieurs.  Notez les titres en attendant de pouvoir les retrouver sur votre plateforme de diffusion préférée (probablement Shudder).

Ma curiosité fut d’abord piquée par le film écrit et réalisé par l’actrice Brea Grant, 12 Hour Shift. Angela Bettis, qui avait marqué les imaginaires avec son inquiétante May (2002), incarne Mandy, une infirmière qui, en plus de devoir faire face à l’aliénation ordinaire de son métier, essaie de subvenir à son problème de toxicomanie avec un à-côté de trafic d’organes. Pensons à Nurse Jackie, mais sans le côté attachant. Le ton est rigolo, l’humour très noir et la réalisation, adroite sans être géniale, nous donne une comédie glauque avec une distribution principalement féminine interprétant des personnages au sens moral équivoque. Malheureusement, même si beaucoup de moments charmants contribuent à élaborer une aura originale au film, on aurait aimé que le chaos vers lequel tend toute l’histoire soit un peu plus débridé.  Il y a plusieurs éléments qui font état de la complexité du personnage et de son sentiment de responsabilité envers les gens autour d’elle, même s’ils possèdent une certaine toxicité. Cependant, rien n’est véritablement approfondi, ce qui finit par empêcher tout véritable investissement du spectateur.  Ceci étant dit, l’ensemble de l’œuvre laisse deviner une voix à surveiller, ce qui m’a amené à jeter un œil à l’autre œuvre associée à l’actrice présentée dans le cadre de Fantasia.

Si Lucky est signé par Brea Grant, en plus de lui faire tenir le rôle principal, elle laisse cette fois la réalisation à Natasha Kermani.  May est une autrice de livres de croissance personnelle sur l’art de réussir en ne dépendant que de soi. Mais une nuit, elle est réveillée par un homme masqué, animé d’un sombre dessein. Lorsque, paniquée, elle réveille son mari pour le mettre au courant de la situation, celui-ci est loin d’être surpris. En fait, il lui apprend que c’est normal et que cet homme vient chaque nuit pour essayer de s’en prendre à eux…en fait, surtout à elle, précise-t-il.  Commence donc cet étrange Groundhog Day (1993) de l’invasion à domicile où la protagoniste devra mettre en pratique le contenu de ses livres. Le film est sobre et divertissant, mais là où il brille est dans son commentaire sur le gaslighting et la vulnérabilité de la femme communément acceptée et entretenue. Au fur et à mesure que May tente de contrôler la situation, de la retourner ou encore d’en faire fi, se déploie un multivers qui explore la question de l’affranchissement féministe, de la solidarité féminine et de la colère collective qu’il faudra un jour embrasser.  Le titre du film fait référence à une remarque qui lui est faite et qui souligne à quel point elle est chanceuse d’être là où elle est, ce à quoi elle répond que son succès est le résultat de son travail acharné, laissant sous-entendre que d’être née femme n’a rien de chanceux. Ici, on peut dire que l’horreur est l’exutoire des angoisses ordinaires.  Bien sûr, la fin souffre un peu de surexplication, mais il y a quelque chose de jouissif à entendre nommer ce qui ne semble pas être des évidences pour tout le monde.

 Deux films revisitent Le Petit Chaperon Rouge, conte riche et mille fois exploré pour parler des risques que contient un simple désir de liberté.  La reprise du récit cherche à donner plus de profondeur au Chaperon et le sortir du simple archétype de vase de pureté qu’il faut protéger. D’abord, il y a le Hunted de Vincent Paronnaud (Persépolis, 2007) et Léa Pernollet.  On ne nage pas dans la subtilité (la protagoniste porte même le coupe-vent rouge).  Le film s’ouvre sur une sorte de prologue, qui pourrait être un clin d’œil au The Company of Wolves de Neil Jordan, dans lequel une femme raconte un conte à son fils au coin du feu en forêt. “The company of wolves is better than that of men.”  On entre ensuite dans le vif du sujet. Ève (Lucie Debay) visite un chantier pour sa compagnie et en a visiblement marre de l’égo masculin.  Pour se changer les idées, elle décide d’aller boire un verre au bar du coin. Elle y fait la rencontre d’un bel étranger qui la sauve d’un personnage désobligeant.  Ils parlent, rigolent, s’embrassent un peu et partent finir la nuit ensemble.  Déjà, le film fait état d’une réalité toute féminine qu’est le risque qu’une fille doit prendre lorsqu’elle est à la recherche de son plaisir.  Parce qu’on s’en doute, le bel inconnu est en fait un prédateur dangereux qui n’en est pas à ses premiers méfaits et lorsque son complice surgit, Ève comprend que la situation n’a rien à voir avec la lecture qu’elle en avait faite. Commence alors la traque de l’animal dans les bois, mais des bois qui lui offriront, au fil de sa course, une sorte de refuge.  On revient à la notion de femme/sorcière qui retrouve dans la terre une partie de son identité et de sa force.  La symbolique est hautement satisfaisante, même si parfois facile, et le film sera catalyseur pour plus d’une.  L’œuvre pose également un regard intéressant sur la masculinité toxique et la façon dont elle peut régir les relations entre hommes. Même si certains choix ne feront pas l’unanimité, il reste que Hunted possède un style et une intelligence qui en font une joie à regarder.

L’autre film, un peu moins assumé dans son hommage au conte, est le Alone de John Hyams qui est, en fait, le remake d’un film suédois de Mattias Olsson, paru en 2011.  Si la facture un peu ordinaire donne une impression de téléfilm, le scénario se sert des conditionnements féminins pour faire monter la tension. Jessica (Jules Wilcox) traverse le pays avec son petit camion U-Haul afin de refaire sa vie à la suite d’une douleur récente et vive.  Mais voyager seule pour une femme comporte son lot de risques et de complications. Il faut composer avec l’intimidation au volant, le réflexe de politesse, même devant les importuns, le gaslighting, la facilité de l’homme blanc à inspirer la confiance chez les autres hommes blancs, sans compter les fâcheux qui veulent simplement vous kidnapper, vous torturer et vous assassiner.  Le film met l’emphase sur les longs moments de tension du jeu de chat et de la souris plutôt que sur les véritables confrontations. Ainsi, ce qui est intéressant c’est le cheminement interne que Jessica doit faire pour voir l’horreur de ce qui lui arrive et commencer à se défendre. Les deux films soulignent le rôle de la nature pour donner un avantage à leur protagoniste féminin, les deux films se terminent avec une héroïne aux allures de bête (ou de guerrière), qui embrasse sa colère et sa violence pour venir à bout de la menace. Et même si le dernier n’a peut-être pas la fraicheur du premier, il reste qu’il fait honneur à son sujet.

Dans un tout autre style, mais toujours en lien avec le traitement de la femme et de la violence, il faut s’arrêter quelques instants sur le Yankee de Stéphan Beaudoin. Il y a dans ce mélodrame sobre, une exploration intéressante, même si un peu superficielle de la relation trouble entre la femme et sa propre agressivité.  Skylar (Devon Slack) s’est échappée d’une situation problématique à Albany pour se réfugier chez son cousin (Jean-Philippe Perras) à Drummondville.  Pour essayer de faire un peu d’argent rapidement et suivant les conseils du cousin, elle décide de participer à des combats de rue.  Le film nous place devant la mise en scène sobre de ce que la vie a de glauque, de petit et de désespérant.  Il n’y a pas beaucoup de lumière pour transpercer la tristesse opaque des personnages.  Il s’agit davantage d’un film d’ambiance et de contemplation que du Fight Club québécois anticipé. On lui pardonnera, malgré tout, une fin un peu bâclée et quelques raccourcis faciles, tant la voix du réalisateur se veut bienveillante envers son sujet.


5 septembre 2020