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Fantasia – Blogue no. 3

par Rose Normandin

L’édition virtuelle de Fantasia est terminée et semble avoir passé à une vitesse folle. Bien sûr, les 14 jours derrière un ordinateur dictent un rythme différent que les trois semaines de programmation habituelles, et tenter de faire le tour de l’offre pour écrire sur chacun des films est un objectif impossible.  Ainsi, j’ai fini par lâcher prise et me suis promenée d’un film à l’autre, me laissant guider par les horaires de projection, les thèmes et une joie légère, plutôt que de chercher à rayer compulsivement de ma liste tous les soi-disant “must-see”. Si je n’ai pas trouvé le film d’horreur qui me ferait tressaillir d’effroi et me ferait perdre plusieurs heures de sommeil, si j’ai essuyé quelques déceptions trop peu engageantes pour y dédier plus d’une phrase, j’ai surtout collectionné un vaste éventail de voix originales.

Ce fut le cas de la cinéaste polonaise Daria Woszek, qui propose avec Marygoround un objet coloré et ludique sur l’identité. À 50 ans, Marya (Grazyna Misiorowska) habite un quotidien sans histoire, collectionne les statuettes de la Vierge Marie, vit par procuration à travers la lecture de romans d’amour et serait très seule si ce n’était de sa nièce qui squatte parfois son divan.  Elle est également en ménopause… en plus d’être vierge. Supportant mal les changements que subit son corps, elle se lance dans un traitement aux hormones dont les effets secondaires auront un impact sur la redécouverte d’elle-même.  La direction artistique du film est superbe et réussit le tour de force d’être à la fois sobre et extravagante, traduisant bien la réappropriation de l’extraordinaire dans la vie mesurée de Marya.  Le film de Woszek fait l’effet d’un appel à la résistance devant l’invisibilité à laquelle sont réduites les femmes qui ne sont plus jeunes.  Il y a un peu d’Almodóvar dans cette ode à la vie, à la sensualité.  Un plaidoyer pour la jeunesse éternelle, celle du cœur et de l’âme à l’extérieur des codes restrictifs du corps.  Une célébration de la prise de risque et de l’exploration de son unicité, une histoire à petite échelle dans laquelle on peut également lire l’observation d’une Pologne décidée à regarder en avant.

Dans un tout autre ordre d’idée, le réalisateur français David Perreault nous offrait sa vision européenne du western avec L’État Sauvage, dont la sortie en salle est prévue en novembre.  D’abord, il faut dire qu’il s’agissait d’un des films souffrant grandement de l’aspect virtuel du festival, puisque la beauté de ses images lui aurait mérité un grand écran. D’autant plus que, au-delà de ses qualités plastiques, le propos s’amenuise au fil des heures et nous laisse avec un mélodrame sentimental plutôt qu’une véritable réflexion sur “l’état sauvage”.  Il suffit de lire le résumé pour comprendre que le titre, un peu facile, fait référence au territoire, au besoin de liberté, mais également à la lutte interne que doivent livrer des femmes dont on veut brider l’essence.  L’État Sauvage met la table en nous exposant le contexte politique, où la guerre de Sécession place les Français habitant les États-Unis dans une position délicate.  Incapables de saisir la gravité des enjeux qui se déploient autour d’eux, les colons français sont enjoints par Napoléon III à observer “une stricte neutralité”.  On croira alors se faire raconter un pan de l’histoire américaine un peu méconnu, c’est-à-dire le point de vue du french born qui s’est quand même taillé une place intéressante dans le récit de certaines batailles.  Et quel prisme rafraîchissant pour visiter le Western! Malheureusement, ce n’est pas du tout la direction qu’a choisie le cinéaste.  On nous fait plutôt le récit d’une famille française composée de trois sœurs, de leurs parents et de leur employée (émancipée, mais quand même traitée en propriété), qui, à la veille de se faire dépouiller de ses richesses, choisit de quitter le Missouri pour rentrer en France.  Pour ce faire, ils demanderont à un beau ténébreux au passé nébuleux d’agir comme passeur jusqu’au prochain navire en route vers le Vieux Continent.  Sur leur chemin, une méchante stéréotypée désire se venger du beau ténébreux et, pourquoi pas, d’y passer tout le monde.  Le cœur du film est plein de bonnes intentions et son propos pertinent, mais il s’égare à vouloir embrasser trop de choses.  De plus, il tombe dans les pièges qu’il veut éviter. On passe par exemple beaucoup de temps à nous expliquer que les femmes ne se réduisent pas aux rôles qu’on veut leur faire porter, mais son antagoniste est caricaturale.  Certes, il y a un certain plaisir à trouver dans l’installation des tensions et la langueur qui en résulte, mais ces qualités sont amoindries par l’essoufflement de l’histoire et des moments culminants qui tombent malheureusement à plat.

Sur des thèmes similaires, mais avec une approche complètement différente, on retrouve le thriller policier Free Country de l’Allemand Christian Alvart.  On entre dans ce film avec un sens du tragique, la musique hypnotisante de Christoph Schauer (dans le même univers de travail que Nick Cave et Warren Ellis) accompagnant les longs plans d’exposition d’un paysage aride, triste. L’histoire nous place dans une Allemagne nouvellement réunifiée, où deux policiers issus de chaque côté du mur, sont forcés d’enquêter ensemble sur la disparition de deux adolescentes.  On y retrouve beaucoup de points communs avec le western dans le rythme, l’exploration des déchirements internes entre la violence et la civilité, les inégalités, le village qui semble être sans foi ni loi. Si le suspense est au rendez-vous, l’histoire de petits prédateurs qui profitent des rêves des jeunes filles pour les amadouer et les détruire est néanmoins convenue. Un peu comme dans un roman de Dennis Lehane ou de Henning Mankell, ce qui frappe l’imaginaire est plutôt la mélancolie qui émane de ce portrait très sombre de l’homme dans ce qu’il a de plus vil; la haine, la rage, la méfiance, le calcul, les mensonges, les trahisons, ainsi que la bataille qu’il doit mener pour faire la paix avec ces aspects de son humanité.

Ceci dit, Fantasia n’est pas uniquement le terrain d’histoires sombres. Il est même possible de trouver une programmation qui saura plaire aux plus jeunes de cœur et d’âge.  En plus du traditionnel programme de courts métrages jeune public Mon premier Fantasia, il était possible d’aller vers un cinéma aux propositions plus ludiques, parfois presque naïves.  Les enfants étant dans leur dernier droit à la maison avant le retour en classe, quelle meilleure excuse pour assouvir ses besoins cinéphiles en après-midi que celle de leur faire découvrir de nouvelles choses.  D’abord, le film d’animation mexicain A Costume for Nicolas (disponible en anglais pour le festival) dont le studio, Fotosintesis Media, cherche à proposer des films avec un message social positif.  Un petit garçon différent (dont la voix en espagnol est jouée par un petit garçon trisomique) utilise son imagination débridée pour accepter la mort de sa mère.  La richesse du dessin et la portée de l’univers offrent une célébration bienveillante de l’adversité, des peurs et des embûches comme étant des maux nécessaires à la célébration de la vie.

L’acceptation de la souffrance et du deuil fait également partie du joyeux et candide Une sirène à Paris, de Mathias Malzieu (Jack et la mécanique du cœur (2013)).  Il y a un peu de Michel Gondry, ici, mais la naïveté du scénario ne semble pas tant inspirée par la magie que par la paresse.  On sent l’idée d’un univers aux personnages colorés, mais avec une idée à laquelle il manque la substance nécessaire pour lier le tout.  Même s’il est également attachant, Jumbo, le premier long métrage de Zoé Wittock, souffre du même problème. Jeanne (la toujours très percutante Noémie Merlant) est peut-être TSA et, en dehors de sa relation avec sa mère (Emmanuelle Bercot), est étrangère aux choses de l’amour.  Alors que les hormones commencent à faire leur effet, elle tombe éperdument amoureuse de Jumbo, le nouveau manège de la foire d’amusement où elle travaille.  Le scénario est attendrissant lorsqu’il nous parle de “normalité”, d’ouverture de l’esprit, mais il se perd un peu dans la rupture entre la fille et la mère dont la peur de la cruauté d’autrui la rend aveugle face à la sienne.  Ceci étant dit, la beauté est émouvante lorsque nous sommes transportés dans l’univers intérieur de Jeanne et dans sa quête du sublime.  De plus, il faut saluer l’effort déployé pour arriver à rendre sensuels des plans de ferraille, tout en les doublant d’un érotisme féminin.  Un film simple et touchant.


6 septembre 2020