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Fantasia 2014 : bouquet final

par Céline Gobert

Même au cours de sa dernière semaine, Fantasia ne s’est pas relâché une seconde. Mieux, c’est lors de ses derniers jours que le festival a semblé jouer ses meilleures cartes : le film de loup-garou féministe When Animals dream et le japonais Real (dont on parlait ici) mais également l’intelligent et triste Frank de Lenny Abrahamson, la claque Ugly de Anurag Kashyap (qui fait détester l’humanité toute entière), et The Fake, excellent film d’animation du sud-coréen Yeon Sang-ho.

A l’entrée de la projection du nouveau film de Lenny Abrahamson, le festival a distribué de petits masques à l’effigie de Frank, parfaits bouts de carton pour de joyeux selfies. Une photo circule d’ailleurs sur les réseaux sociaux comme parfait symbole du pouvoir rassembleur du festival : un public composé de milliers de petits Frank, frétillants d’impatience avant le film. Depuis son (mou) What Richard did, le cinéaste irlandais a aiguisé son sens du rythme et du montage : Frank remue, plane et virevolte comme un excellent morceau post rock. La musique, et le processus de création qui y est rattaché, est d’ailleurs l’un des sujets du film, qui suit Jon (Domhnall Gleeson, vu dans About time de Richard Curtis), jeune musicien en herbe qui rejoint un groupe de rock inconnu (les Soronprfbs) mené par Frank, un mystérieux et fascinant leader. La particularité du talentueux Frank ? Il ne quitte jamais sa grosse tête en papier mâché (non, même pas sous la douche). Ce n’était pas gagné d’avance mais Abrahamson et Fassbender ont véritablement réussi à faire vivre le personnage de Frank à l’écran. Michael Fassbender, affublé d’une géante tête aux grands yeux bleus figés et d’une bouche entrouverte immobile, ramène le jeu de l’acteur à son essence : la voix et le langage du corps. Sa prestation, bien plus subtile qu’elle en a l’air, est étonnante et accouche d’un personnage de cinéma plus vrai que nature, jamais réduit à ce faux visage qu’il n’enlève jamais.

A l’instar de Jon, nous sommes également fascinés par l’homme derrière le masque (qui est-il ? Que pense-t-il ? A quoi ressemble-t-il?). A la sincérité de ce protagoniste qui avance masqué (notons le paradoxe), le film oppose le rouquin Jon, un amateur de Twitter qui se rêve célèbre mais incapable d’écrire le moindre morceau de qualité. Obsédé par une éventuelle gloire, et par le fait (tout bête) d’être vu (alors que Frank passe son temps à se cacher), Jon va mener le groupe a l’implosion, ce qui permet au film de poser d’intéressantes questions sur la table : qu’est-ce qu’être musicien à l’heure du buzz, du son hipster et des vues YouTube ? Que valent l’art et le processus créatif lorsqu’ils ne sont pas vus par le plus grand nombre ? L’art a-t-il, de toute façon, la moindre valeur ? (mesurable en clics ou en billets). Le réalisateur répond avec une lucidité froide, rageuse et férocement comique (comme l’est la prestation hilarante de Maggie Gyllenhaal), égratinant le rire – et les mythes entourant le processus créatif – par de violents (et parfois satiriques) éclairs de tristesse. Abrahamson s’attaque surtout à l’incapacité de la société contemporaine à encourager, aimer, intégrer la différence, si cette dernière n’est pas exploitable, potentiellement lucrative ou encore perçue comme hype. Cette charge, à l’égard d’une masse qui glorifie davantage le paraître que le talent, est intégrée à un film hautement recommandable, atypique, aigre-doux, foudroyant de cruauté et de tendresse mêlées.

Tout aussi cruel, Ugly de Anurag Kashyap s’articule autour d’une société indienne vénale, corrompue jusqu’à la moelle. Chez Kashyap (qui a signé Gangs of Wasseypur), les gens rêvent aussi d’argent et de gloire. Il faut voir le film pour cette frénésie qu’il capte au vol – urgence de devenir riche, obsession de grapiller tout ce qui peut l’être. Presque un polar choral, tant il y a de protagonistes, Ugly débute comme un thriller stressant : Kali, la petite fille de Rahul et Shalini, se fait enlever au cœur de Bombay. Lorsque Shoumik, son beau-père, et le chef de la police, commencent à enquêter, les personnages entourant le drame commencent à dévoiler leurs véritables jeux. C’est le début des trahisons, faux-semblants et autres rebondissements de l’intrigue. Kashyap ne donne pas envie d’aimer son prochain : les hommes y sont violents, les femmes manipulatrices, la police abusive et incompétente, la société gangrenée par des fantasmes de réussite à l’américaine (voir les posters au mur de Marilyn Monroe, Keira Knightley et Jennifer Lopez (!) de l’un des personnages, lors d’une séquence saisissante où il entame une danse guerrière au milieu de billets de banque).

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2013, Ugly déploie une énergie monstre et éreintante : montage sec, rythme soutenu, atmosphère de survie et de marathon. On y perçoit un instantané de la société indienne (patriarcale et désorganisée) mais surtout une grande vérité qui a traversé un certain nombre de films présents à Fantasia cette année, de Starry Eyes de Kevin Kolsch et Dennis Widmyer à Kumiko The Treasure Hunter de David Zellner, en passant par Frank : ceux qui ont cherché à s’enrichir ou à connaître la renommée n’ont trouvé, en bout de course, que mort, malheur et désolation. Oui, c’est moche.

Terminons avec quelques mots sur le sud-coréen The Fake de Yeon Sang-ho (King of Pigs). Ce captivant film d’animation ne donne pas non plus envie d’aimer une humanité perdue et impossible à sauver. Le titre The Fake renvoie à deux supercheries : l’arnaque montée par de faux croyants pour amasser les économies de villageois crédules et désespérés, mais également à la grande supercherie qu’est la foi et la religion. Sang-Ho, très virulent, se montre impitoyable dans la peinture de personnages détestables, usant du pathétique du récit pour mieux se montrer corrosif. Selon lui, la société patriarcale sud-coréenne n’est que le terrain d’exercice du pouvoir masculin (l’homme, qu’il soit père, pasteur ou homme d’affaires traite la femme comme un être inférieur), et, la religion ne sert qu’à détourner l’homme de la vacuité et du non sens de son existence, sans qu’il ne puisse jamais trouver le salut. Un programme peu joyeux pour un joyau du genre. Le film dévoile une écriture acérée et brillante, ainsi qu’une animation faisant de l’intensité émotionnelle un but en soi. Une excellente conclusion à trois semaines de festival riches et chargées en sensations fortes.


7 août 2014