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Fantasia 2014 : genre et love story

par Céline Gobert

Le festival Fantasia réservait deux belles pépites cinématographiques en cette dernière fin de semaine : le danois When Animals dream de Jonas Alexander Arnby et le japonais Real de Kiyoshi Kurosawa. Les deux, ténébreux contes romantiques, osent calquer une histoire d’amour sur de captivantes peintures de l’horreur.

When Animals dream, remarqué à la Semaine de la critique du Festival de Cannes 2014, met en scène une jeune adolescente, Marie, vivant dans un village de pêcheurs isolé du Danemark. D’emblée, la photographie, froide et sublime, fait des paysages côtiers de sombres tableaux impressionnistes, plongeant le spectateur dans une atmosphère brumeuse et inquiétante. Marie vit avec sa mère muette, clouée sur un fauteuil roulant, et un père, inquiet, avec qui elle ne peut pas vraiment communiquer. Rapidement, des poils et de mystérieuses marques rouges apparaissent sur son corps : elle se transforme «  en monstre », dit-elle. En loup-garou, en fait. La mutation de la jeune femme cache (et c’est le plus intéressant) deux sous-textes réjouissants : le premier sur l’adolescence (les changements physiques à subir, le douloureux passage à l’âge adulte, l’adieu au père), le second – plus féministe- sur la condition des femmes.

En effet, dans les films de genre, le loup-garou est toujours un homme, rarement une femme. Les poils demeurent un symbole de masculinité et de virilité. Ici, détournée par Jonas Alexander Arnby, la figure du monstre est utilisée comme une réponse à l’oppression subie par les femmes du récit. Marie, et sa mère, subissent les volontés et les ordres des figures tyranniques masculines : l’époux, le médecin, les hommes du village. Elles doivent répondre à certaines obligations de bienséance : être discrètes, adopter un comportement adéquat, ne pas faire de vagues, respecter les diktats de la beauté (voir cette scène très évocatrice du mari qui rase sa femme dans le bain!). Evoquant parfois le suédois Morse de Tomas Alfredson, ce coming-of-age lycanthrope, aux plans soignés et oniriques, offre une belle apogée féministe : tous ceux qui menacent l’identité de Marie seront massacrés sans pitié. La louve révoltée n’épargnera que son jeune amant… celui qui lui murmure « Tu es belle » lorsque du sang et des touffes de poils lui trônent encore sur le visage. Du romantisme noir corbeau comme on l’aime !

Le second, Real, de Kiyoshi Kurosawa (Monsieur Tokyo Sonata) met également en scène un couple : Atsumi et Koichi, tentant de se retrouver et de se sauver dans les méandres de leurs inconscients. Kurosawa, en adaptant une nouvelle d’Inu Rokuro (A perfect day for plesionaur) offre une SF douce comme du coton, et baignée dans une poésie mélancolique. Un peu à la manière de Gondry dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, le cinéaste japonais pose des images lyriques et envoûtantes sur ce qui n’est, quelque part, qu’une psychothérapie de ses personnages. En mélangeant les genres (science-fiction, drame et film de monstre), Real multiplie les géniales trouvailles. Ainsi, une séquence folle montre Koichi à la fenêtre assistant, impuissant, à la chute du paysage urbain. A l’image, la ville est une peinture qui prend l’eau : elle s’effondre en couleurs. Une autre incroyable séquence montre le couple fuir le monstre aquatique géant qui les pourchasse alors qu’ils sont littéralement en train d’explorer leur inconscient : le plésiosaure est une peur matérialisée issue d’un traumatisme d’enfance. Du régal pour les yeux et la tête.

Dernière ligne droite pour Fantasia qui s’achèvera jeudi ! En attendant, d’autres œuvres alléchantes seront présentées : Frank de Lenny Abrahamson, l’indien Ugly de Anurag Kashyap, ou encore le québécois 1987 de Ricardo Trogi en première mondiale, lundi soir, au Théâtre Impérial.


4 août 2014