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Fantasia 2014 : J-1

par Céline Gobert

C’est ce jeudi 17 juillet que s’ouvre la 18ème édition du festival de cinéma le plus rock et le plus audacieux de Montréal. Pendant les trois semaines que vont durer le festival, ce ne sont pas moins de 150 longs métrages (et plus de 200 courts) qui seront présentés le plus souvent en première canadienne. Parmi eux, citons les plus excitants : The Zero Theorem de Terry Gilliam, White Bird in a Blizzard de Gregg Araki, Aux yeux des vivants d’Alexandre Bustillo et Julien Maury (A l’intérieur), The Green Inferno d’Eli Roth ou encore le danois When Animals dream de Jonas Alexander Arnby qui s’est fait remarquer cette année à la Semaine de la Critique à Cannes. Voici quelques conseils pour vous guider :

1) Préférez l’ouverture à la clôture

Pour son party cinématographique d’ouverture, Fantasia a choisi d’opter pour une note hilarante et subversive : Jacky au Royaume des filles de Riad Sattouf, que l’on connaît pour ses BD et son premier film Les Beaux Gosses. Cette comédie française, ludique et lucide, met en scène Vincent Lacoste, Charlotte Gainsbourg et Noémie Lvovsky au royaume dictatorial fictif de Bubunne : les femmes y détiennent le pouvoir, les hommes y sont leurs serviteurs. Inversant les rapports hommes/femmes, titillant les théories de genre (grand débat en France cette année!) et se moquant ouvertement des dérives du patriarcat et des religions, Jacky au Royaume des filles est une œuvre politiquement incorrecte, satirique et drôle qu’il ne faut surtout pas manquer… ne serait-ce que pour sa finale qui promet de soulever l’enthousiasme des spectateurs ! Conseil : préférez cette joyeuse ouverture à la sinistre clôture Welcome to New-York d’Abel Ferrara, œuvre faussement provoc’ et artistiquement inutile.

2) Allez voir les versions restaurées d’oeuvres cultes

Aux côtés d’Abel Ferrara et d’Eli Roth, invités du festival cette année, les fans et les cinéphiles pourront rencontrer Mamoru Oshii, réalisateur de l’excellent Ghost in the shell, et Tobe Hooper, Monsieur Massacre à la tronçonneuse, qui se verront tous deux remettre des prix célébrant leur carrière. On trouve des traces de leurs travaux respectifs au cœur de longs-métrages majeurs du cinéma : la trilogie Matrix des Wachowski s’est notamment inspirée sur de nombreux aspects du travail d’Oshii, et tout le genre du slasher movie est influencé par la proposition tordue de Hooper. Leurs films seront présentés au public en versions restaurées. Nous y serons !

3) Préférez les films plus confidentiels

Pour ouvrir la section Camera Lucida, qui fête ses cinq ans cette année, Fantasia a choisi le médiatisé Boyhood de Richard Linklater, récompensé d’un Ours d’argent au dernier Festival de Berlin, qui suit la vie d’un enfant jusqu’à son entrée à l’université (en filmant les mêmes acteurs pendant 12 ans!). Samedi après-midi, face à ce mastodonte de 2H45, on trouvera I Origins, le second film de Mike Cahill qui nous avait époustouflé avec Another earth, drame indé SF original, mélancolique et tendu. Pour avoir vu le Boyhood de Linklater, que je pense étrangement surestimé, je conseillerai plutôt aux spectateurs de tenter l’expérience I Origins (avec Michael Pitt et Brit Marling) qui s’annonce inspirée. Au vu du consensus critique général (élogieux) qu’a suscité Linklater (l’auteur de l’intelligente trilogie Before sunset, Before sunrise, et il y a peu Before midnight), Boyhood piquait sincèrement la curiosité. Que Linklater choisisse de faire de l’anti cinématographique (la vie quotidienne) un véritable concept cinématographique est une démarche intéressante et ambitieuse. Dans cette optique (filmer la vraie vie), logique que les instants de vie choisis soient pour la plupart dénués de punch et d’enjeux dramatiques minimaux. Ceci étant dit, cela n’empêche pas l’ennui… Pire encore : dans leur banalité « fictionalisée », les morceaux d’existence sont au service entier du concept (alors que cela devrait être l’inverse). La forme sans cesse avale le fond et  tout le réalisme souhaité par Boyhood est ainsi mutilé par une narration qui compile les passages obligés (l’école, les copains, les filles, la fac). En outre, on voit le scénario derrière chaque ligne de dialogue (toutes les références politiques en premier), on voit les acteurs, et non plus les personnages, à chaque fois que l’idée centrale du film est appliquée (l’évolution physique de mêmes comédiens). Résultat : Boyhood, vidé de tout souffle de cinéma, n’est que la généreuse démonstration d’un concept. Autre déception du côté de l’attendu The Harvest de John McNaughton (Wild things), cinéaste qui fait son grand retour après 13 ans d’absence. Pourtant doté d’excellents acteurs (et c’est peu dire), soit Samantha Morton et le toujours épatant Michael Shannon, The Harvest met bien 50 minutes à démarrer sa molle intrigue avant d’accoucher d’un twist prévisible et d’un fade happy end.

C’est du côté des films plus confidentiels que Fantasia crée la surprise : je pense notamment cette année au sympathique Time Lapse de Bradley King, qui rappelle OXV The Manual de Darren Paul Fisher (rebaptisé depuis Frequencies), l’un des temps forts du Fantasia passé. Time Lapse suit les déboires de trois colocataires et amis ayant découvert, chez leur voisin d’en face, une machine qui leur dévoile leur futur en photos. Rien de bien révolutionnaire dans la forme et le fond du film, genre de Petits Meurtres entre amis de Danny Boyle saupoudré de touches hitchcockiennes, mais le plaisir est là. En parlant de Boyle, le français Dealer de Jean-Luc Herbulot rappelle le cinéaste britannique période Trainspotting autant qu’il emprunte aux films de Tarantino et de Guy Ritchie. C’est un premier (bon) film, et c’est aussi le premier film français à mettre un dealer de drogue au premier plan. Autre première : le saut réussi du Venezuela dans l’univers du film de genre avec La casa del fin de los tiempos (The House of the end times) qui réserve, en plus de son scénario roublard, quelques belles plages de terreur.

4 – N’hésitez pas à fouiller la section asiatique

Il n’y a pas que des films de kung fu ou d’action dans cette belle section de Fantasia qui regroupe environ 60 œuvres issues du Japon, de la Corée du Sud, de la Malaisie ou encore de l’Indonésie. Je vous conseille notamment le drame sud-coréen Han Gong-Ju de Lee Su-jin, justement remarqué au Festival du film asiatique de Deauville 2014 et applaudi par Martin Scorcese himself. Empreint de mystère et construit comme un puzzle, le film suit une jeune fille exilée, abandonnée par ses parents et traumatisée par un drame dont on ignore tout. Sans rien dévoiler du récit, sachez seulement que Lee Su-jin aborde une épineuse thématique de société en Corée du Sud avec singularité et une grande puissance (et narrative et esthétique). Toujours du côté de la Corée du Sud, Red family de Lee Ju-hyong risque d’attirer de nombreux cinéphiles puisqu’il a été écrit et produit par le plus connu Kim Ki-duk (Pieta, Locataires). Le récit est alléchant et bien pensé: en suivant une fausse famille d’espions nord-coréens envoyée en Corée du sud afin de tuer les « traîtres » du régime de Kim Jong-un, Kim Ki-duk se sert des métaphores (autour de la famille) pour parler de la relation entre Corée du Nord et Corée du Sud. Le scénario alterne drame et pointes d’humour, thriller et accents politiques. Intéressant à voir pour la poignante séquence finale, ou encore les questions que l’oeuvre entraîne dans son sillage (notamment en ce qui concerne la représentation et l’humanisation des espions nord-coréens).

5 – Osez le rire

Outre Jacky au royaume des filles, Fantasia a encore une fois fait la part belle aux comédies horrifiques cette année : citons entres autres la Romzomcom Life after Beth (comprendre comédie romantique avec des zombies à l’intérieur!), The Mole song de Takashi Miike, la déjanté Zombeavers (où les zombies sont des castors!) ou le très bon Goal of the dead, film en deux parties des français Thierry Poiraud et Benjamin Rocher (à qui l’on doit La Horde) qui mixe football et zombies de façon réjouissante. Enfin, pour finir, ne manquez pas la pépite d’animation Cheatin’ du surdoué Bill Plympton, certainement l’un des meilleurs films programmé à Fantasia cette année (et l’un des meilleurs films de l’année tout court). Cheatin’, en brassant à coups de crayons de grands thèmes romantiques (l’amour-haine dans le couple, l’infidélité, la passion), fait rire, pleurer, vibrer, penser.

Rendez-vous dans les salles de Concordia – pour l’occasion complètement remises à neuf  – afin de partager ensemble d’autres coups de cœur…. Et rendez-vous ici même pour une couverture de ces trois semaines de festival qui s’annoncent aussi intenses qu’intéressantes !

Tous les détails: www.fantasiafestival.com


16 juillet 2014