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Festival d’Annecy 2019, jour 6 – Le Japon et le court sont de retour avant le palmarès

par Nicolas Thys

Alors que le festival d’Annecy 2019 est terminé, sur le trajet du retour on apprenait le décès de Suzanne Pitt, l’une des plus importantes cinéastes d’animation nord-américaine. Et plus on repensait à son œuvre, aussi courte qu’importante, plus l’impression était grande qu’aujourd’hui encore certaines fantasmagories colorées et sensuelles, organiques ou végétales de son Asparagus, véritables explorations de la psychologie féminine, continuent à animer certains cinéastes.

Pour le dernier jour annécien avant la remise du palmarès, le temps était mitigé, à l’image de notre état d’épuisement qui oscillait entre le désir de voir le maximum de films et de séances et l’envie d’aller enfin se reposer. Et pourtant, deux séances à l’opposée l’une de l’autre nous ont, au moins un moment, boosté : Ride your wave de Masaaki Yuasa et la sélection des courts métrages off-limit.

Avouons-le, on allait voir Ride your wave à reculons, et ce malgré l’amour qu’on porte à Walk on girl, the night is short découvert au Carrefour de l’animation à Paris en 2017. Certains échos coururent tout au long du festival concernant l’usage démoniaque d’une chanson sirupeuse de J-Pop. Elle resterait en tête et agirait telle une lobotomie. Notre état mental ayant diminué proportionnellement au nombre de cafés restant en salle de presse, cela ne changeait plus grand-chose. Autant aller le voir car, en outre, ce sera probablement la seule façon de le voir sur grand écran en France. Et, contrairement à toutes attentes, il a sauvé les nippons d’une catastrophe tant leurs films en compétition cette année paraissaient n’avoir pas le niveau par rapport aux longs métrages européens.

Et donc : Yuasa continue à faire du Yuasa mais de façon plus discrète, collant habilement au sujet de son film. Moins pop, moins fou, moins dément visuellement que ses précédents, on perçoit néanmoins son style dans la manière dont il parvient régulièrement à catalyser les émotions. Il adjoint une dose de comique absurde à des situations dramatiques qu’il parvient ainsi à ne pas faire tomber dans une niaiserie dans laquelle sombrerait nombre de cinéastes. En effet, Ride your wave est un film sur un amour post-adolescent doublé d’une œuvre sur la perte de l’âme sœur au traitement surprenant. A de rares exceptions près, dont l’intensité est alors décuplée, d’autant que le réalisateur joue sur l’épure de certains décors, le film reste coloré et plutôt joyeux. La candeur du personnage féminin contraste avec celui de sa belle-sœur, au tempérament odieux et caricatural mais qui fonctionne comme les contraires s’attirent.

Ride your wave n’est pas parfait, il s’égare par moment, notamment dans sa morale facile et élémentaire ou dans les retours dans le passé et cette séquence dispensable de première rencontre des deux amoureux, mais sa mise en scène est efficace. Elle est surtout « aqueuse ». Le cinéaste s’amusait avec la mer dans Lou, l’alcool dans Night is short, et ici il met en scène une surfeuse et un pompier, soit deux personnages qui ont l’eau au centre de leur existence. Elle aura également une autre fonction puisqu’elle fait revenir les morts comme une image souvenir, flottante et qui pourrait disparaître à la moindre secousse.

En tant que bon japonais, Yuasa réalise un film avec des fantômes et de la nourriture, l’un et l’autre étant imbriqués. Si les esprits flottent, le café qui gonfle une fois qu’on y ajoute de l’eau ainsi que l’omelette coulante (ou ratée) – éléments centraux dans les relations familiales, sentimentales des personnages – parlent aussi d’animation. Le grillé extérieur de l’omelette dont le cœur fondant libère les passions se double une forme de viscosité apaisante, nécessitant une certaine dextérité. On ne retrouvera pas dans ce film la folie des précédents longs de Yuasa dont la fluidité n’avait d’égal que la vitesse générale. Ici, à la rapidité de la relation, répond la lenteur d’un deuil, la difficile prise de conscience du départ de l’autre et le retour de tous ces éléments gastronomiques qui nécessitent l’art et la manière et donc du temps. En même temps, c’est dans cette temporalité aqueuse qu’ont lieu des métamorphoses originales. L’ennemi dans le film pourrait alors être le feu, qui ouvre et ferme Ride your wave, se déploie vite, signale un danger mais permet qui viendra pourtant de la mer.

Et la J-pop guimauve ? Elle est à l’image de ces chansons idiotes entendues à certains moments de n’importe quelle existence et qui rappellent des souvenirs. Tout le monde n’a pas eu la chance de manger des madeleines… Mais on ne l’entend qu’une ou deux fois en entier et le reste du temps, elle apparait tel un gimmick narratif dont Yuasa semble se moquer quelque peu. On la supportera sans mal jusqu’à la fin, voire même après !

Officieusement, la sixième compétition courte est celle du « off limit » qui existe depuis 2014. Elle vise à interroger les limites et les frontières du cinéma d’animation et des autres formes. Cette année, la sélection fût la plus belle à laquelle on ait assisté, avec des œuvres plus ou moins intéressantes mais sans une seule véritable fausse note quant à la qualité des films diffusés, qui en outre semblaient parfois se répondre. Tout juste pouvait-on se demander pourquoi Leaking life de Shunsaku Hayashi et But one bird sang not de Pierre Hébert y figuraient. Loin d’être « off limit », ce sont simplement deux magnifiques films d’animation. Probablement trop expérimentaux pour la compétition officielle, et c’est dommage car ils l’auraient méritée.

Le programme a commencé par le film le plus divertissant de la sélection, Dont know what de Thomas Renolder. Le cinéaste autrichien, également auteur d’ouvrages sur l’animation, entremêle des dispositifs déjà connus, entre Passage à l’acte de Martin Arnold et d’autres œuvres viennoises ou nord-américaines. Cependant il les reprend en les détournant quelque peu et surtout en faisant un film relativement court avec moments de pauses et respirations qui lui permettent d’en faire un geste tant expérimental que comique. Travaillant la répétition quasi schizophrénique des micro gestes et des mots, Renolder en noir et blanc est assis derrière une table dans un décor blanc. Il nous regarde et des séquences de quelques photogrammes se répètent pendant plusieurs secondes comme si un disque était rayé. Plus le court avance, plus la caméra s’éloigne et il se met en scène différemment, passant d’un jeu autour des expressions faciales à des tentatives de split-screens et de retournements d’axe de vue. Et bien qu’il tourne en dérision un pan du cinéma, son propos n’en est pas moins important. Il explique qu’il ne sait pas ce qu’il fait, qu’il expérimente et il verra le résultat plus tard, ce qui est le propre du cinéma expérimental : l’essai compte, plus parfois que le produit fini.

La sélection proposait également deux regards différents sur les liens que peuvent entretenir musique et cinéma d’animation avec But one bird sang not de Pierre Hébert et Matter and motion de Max Hattler. Le premier grave sur pellicule, le second modélise et joue sur des abstractions géométriques abstraites, les deux formes puisant leurs origines dans un fond mclarenien tout en s’en détachant. Plus simple en apparence, Hattler se demande comment des nappes sonores desquelles surgissent certaines notes peuvent induire certains types de mouvements et de couleurs. Sans avoir recours au VJing, son idée est commune et son film semble une parenthèse basique dans le programme. Pour prendre sens, il mériterait d’être mis en parallèle avec ses précédentes œuvres : à quand une rétrospective ? Pierre Hébert, quant à lui, propose un nouveau film dans un rapport plus intime entre sa technique et l’instrument de Malcolm Goldstein dont il revit un morceau. Le violon et ses nuances surgissent sur l’écran noir dans le mouvement des courbes vibrantes du graveur, blanches d’abord puis de plus en plus rouges avec ce que la couleur apporte de symboles. La pièce de Goldstein était une relecture, écrite dans les années 1990, d’un chant populaire bosniaque et offerte comme un « geste d’espoir », selon la description du film dans le programme. Mais plus que le violon, c’est la relecture du morceau par l’animateur qui transparaît avec ses dissonances, sa linéarité, ses brisures, ses explosions, sa danse. Le tout est justement amplifié par les gestes de Pierre Hébert, minuscule chorégraphie sur une partition pelliculaire qui se trouve projetée sur un grand écran et dont on perçoit alors la moindre trace. Jusqu’au moment où tout éclate. Le naturellement noir de l’écran et blanc des lignes disparaissent pour devenir flickers bleus et rouges, déflagrations lumineuses qui envahissent l’espace-temps et la bonne marche du trait gravé. Puis tout s’apaise à nouveau. Tout en ayant l’impression d’entendre la gravure comme de voir se dessiner le son du violon, on se prend à penser qu’on est ici en présence de deux variations nouvelles sur des objets connus mises en commun dans une œuvre qui dépasse largement la simple interprétation filmique d’une pièce de musique pour se tourner vers les remous de l’Histoire.

L’effet flicker était encore plus présent dans le nouveau court métrage de Thorsten Fleisch. Le cinéaste allemand, formé à Francfort auprès de Peter Kubelka, est surtout connu du grand public pour son travail sur Enter the void. Il avait été appelé par Gaspard Noé, qui avait vu son film Energie !, pour créer les effets Kirlian visibles dans le titre et dans la longue scène de sexe finale. Avec Mustererkenntnis, il s’aventure plus loin dans son travail sur les champs électriques et la perception, avec un flicker brutal – déconseillé aux épileptiques – qui se transforme en une sorte de voyage de l’obscurité vers la lumière et le présupposé que « quand on fixe un écran trop longtemps, l’écran finit par nous regarder ». Les premières images sont granuleuses, plus ou moins colorées, et les flashs commencent. Impossible de résister, nos yeux se ferment et s’ouvrent, suivant en contrepoint des crépitements sur l’écran. Et certaines se mettent à surgir davantage, laissant vite la place à d’autres et créant des effets particuliers, comme l’impression d’éléments qui se meuvent à travers les couleurs puissantes qui s’effaceront petit à petit. L’effet est saisissant, à la limite de l’art contemporain, tout en possédant une dimension proprement cinématographique dans ce que cela dit sur l’image et la façon dont on les regarde. On est curieux de savoir si un autre cinéaste reprendra à son tour ces effets dans une fiction plus traditionnelle comme l’a fait Noé !

Autre film important : A year along the geostationary orbit de Felix Dierich, avec ses 16 minutes de contemplation de la planète depuis l’espace dans un accéléré gigantesque puisqu’une année entière s’écoule dans ce laps de temps. En y adjoignant une bande son minimaliste, le cinéaste rappelle les origines scientifiques et techniques du cinéma et de l’animation tout en soulignant la poésie du réel que ces sciences et techniques révèlent. Film météorologique et cartographique, on assiste en quelques dégradés de couleurs et à l’aide de métamorphoses naturelles, à tous les phénomènes climatiques vu du dessus, du plus calme au plus dangereux, sans création de mouvement par le cinéaste (mais par l’homme, au sol et invisible, oui !). Reste juste notre observation personnelle d’événements aussi concrets qu’abstraits à partir d’un point de vue rarement montré. Et avec tout ce qu’on peut lire et manquer d’informations à l’écran, toutes les interprétations deviennent possibles. L’effet narratif est particulier puisqu’on comprend ce qui se passe, qu’on est pris dans des éléments incontrôlables, sans logique, et qu’on peut s’imaginer dans cet univers grouillant d’une vie impossible à voir à l’œil nu. Ici le cinéma ne grossit pas, il éloigne, il figure différemment, il hypnotise. Dierich se place du côté de Jean Comandon ou Audouin Dollfus et si l’expérience esthétique est saisissante, l’aspect scientifique l’est aussi comme le rappellent les cartons finaux sur lesquels figurent les méthodes de tournage et qui nous font d’un coup revenir sur terre.

En parallèle, Unsettled de Tara Knight fait voir en quelques minutes et toujours sans commentaire l’histoire écologique de paysages américains sur une période d’environ 150 ans. Loin des préoccupations scientifiques de Dierich, son discours est orienté et va davantage vers le collage en proposant des successions, surimpressions et montages de formes diverses comme des tableaux, des photographies, des dessins créés pour l’occasion ou des plans. L’ensemble donne lieu à une relecture politique de la disparition et le remplacement de populations, de décors, de lumières et de tout un pan des États-Unis.

Autre film de collage, plus cinéphile que pictural, L’Espace commun de Raphaële Bezin. La réalisatrice reprend, à partir d’éléments divers issus de 28 films, des morceaux de Rome qu’elle assemble et superpose afin de recréer un monde, une autre ville née des représentations la cité italienne. Si son film témoigne des traces d’une ville en constante mutation, il prend aussi des allures « Calvinesques » avec des dialogues et des représentations qu’on imaginerait dans l’une des descriptions que l’écrivain transalpin fait de ses Villes invisibles.

Comme tous les ans, la cérémonie de clôture a réservé quelques surprises dont un bel opus, joyeux et vivant, de Steven Woloshen sur une musique de Dave Brubeck : Organic. Il fût interprété sur scène à l’orgue de Barbarie par une musicienne d’Annecy. On a également eu droit à un court film de Boris Labbé, réalisateur de Rhizome et La Chute, à partir de motifs de kimonos Aïnous qui hypnotise toujours par ses boucles animées.

On ne commentera pas le palmarès, qui est toujours le choix des jurés. Une remarque cependant, qui pourra paraître anecdotique à certains alors qu’elle est symboliquement forte. Pour nombre de festivaliers habitués, le cœur du festival concerne le court métrage, jamais perçu comme un simple exercice avant un premier long mais comme une forme à part entière, la principale qui permette d’expérimenter, d’innover. Alors qu’Annecy s’apprête à fêter ses 60 ans en 2020, le MIFA prend toujours plus d’importance, ce qui va dans la logique de fonctionnement du festival puisque le Marché permet d’ouvrir des financements et de développer des relations avec les industries du long métrage à travers le monde. D’aucuns de voir deux festivals en un : celui des séances (dans un cinéma et un théâtre) et celui du marché (dans un hôtel de luxe), l’un et l’autre étant situés à deux points opposés par rapport au lac.

Lors de la conférence de presse en avril, qui dévoilait les longs en sélection et faisait le point sur le MIFA, le court métrage était à peine mentionné. La remise des prix devenait le dernier bastion symbolique de l’importance du court puisqu’elle se terminait sur le Cristal du court métrage. Cette place est tombée en 2019 où, pour la première fois, le dernier prix attribué fût le Cristal du long métrage. Avec cette impression progressive que, petit à petit, Annecy tend à devenir le lieu du long plus que du court… A voir pour la suite. Et l’année prochaine c’est l’Afrique qui sera à l’honneur !

 

COURTS MÉTRAGES

– CRISTAL DU COURT MÉTRAGE

Mémorable de Bruno COLLET (France/VIVEMENT LUNDI !)

– PRIX DU JURY

Tio Tomás – A contabilidade dos dias de Regina PESSOA (Canada, France, Portugal/ONF, LES ARMATEURS, CICLOPE FILMES)

– PRIX “JEAN-LUC XIBERRAS” DE LA PREMIÈRE ŒUVRE

Deszcz de Piotr MILCZAREK (Pologne/FUMI)

– MENTION SPÉCIALE POUR LA PUISSANCE DU SCÉNARIO

Pulsión de Pedro CASAVECCHIA (Argentine, France/ATLAS V)

– MENTION SPÉCIALE POUR LA PORTÉE SOCIALE

My Generation de Ludovic HOUPLAIN (France/H5)

– PRIX DU PUBLIC

Mémorable de Bruno COLLET (France/VIVEMENT LUNDI !)

– PRIX DU FILM “OFF-LIMITS”

Dont Know What de Thomas RENOLDNER (Autriche)

FILMS DE FIN D’ÉTUDES

– CRISTAL DU FILM DE FIN D’ÉTUDES

Dcera de Daria KASHCHEEVA (République tchèque/FAMU, MAUR FILM COMPANY LTD.)

– PRIX DU JURY

Rules of Play de Merlin FLÜGEL (Allemagne)

– MENTION DU JURY

These Things in My Head – Side A de Luke BOURNE (Royaume-Uni/BCU – BIRMINGHAM CITY UNIVERSITY)

LONGS MÉTRAGES

– CRISTAL DU LONG MÉTRAGE

J’ai perdu mon corps de Jérémy CLAPIN (France/XILAM ANIMATION)

– MENTION DU JURY

Buñuel après l’âge d’or de Salvador SIMO (Espagne, Pays-Bas/SYGNATIA FILMS, SUBMARINE)

– PRIX DU PUBLIC/PREMIÈRE

J’ai perdu mon corps de Jérémy CLAPIN (France/XILAM ANIMATION)

– PRIX CONTRECHAMP

Away de Gints ZILBALODIS (Lettonie/BILIBABA)

FILMS DE TÉLÉVISION

– CRISTAL POUR UNE PRODUCTION TV

Panique au village “La Foire agricole” de Vincent PATAR et Stéphane AUBIER (Belgique/AUTOUR DE MINUIT, PANIQUE SPRL, BEAST ANIMATION)

– PRIX DU JURY POUR UNE SÉRIE TV

Le Parfum d’Irak “Le Cowboy de Fallujah” > Flavours of Iraq de Léonard COHEN (France/NOVA PRODUCTION)

– PRIX DU JURY POUR UN SPÉCIAL TV

La Vie de château de Clémence MADELEINE-PERDRILLAT, Nathaniel H’LIMI (France/FILMS GRAND HUIT, MIYU PRODUCTIONS)

FILMS DE COMMANDE

– CRISTAL POUR UN FILM DE COMMANDE

Ted-Ed “Accents” de Robertino ZAMBRANO (Australie, États-Unis/KAPWA STUDIOWORKS, TED-ED)

– PRIX DU JURY

#TakeOnHistory “Wimbledon” de SMITH & FOULKES (Royaume-Uni/NEXUS STUDIOS)

 

ŒUVRES VR

– CRISTAL DE LA MEILLEURE ŒUVRE VR

Gloomy Eyes de Jorge TERESO, Fernando MALDONADO (Argentine, France/ATLAS V, 3DAR, ARTE FRANCE)


23 juin 2019
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