Festivals

Festival d’Annecy 2019, Jour 1 – En chemin vers de nouveaux mondes…

par Nicolas Thys

Serait-ce la pluie ? Le fait que ce lundi était le premier jour du festival ? Qu’il était férié ? Ou pour ces trois raisons ? En tout cas, les spectateurs pullulaient dans les salles autant que les lapins dans la bande-annonce 2019 du festival. On n’en avait rarement vu autant, au point que les séances ont toutes eu entre 15 et 30 minutes de retard et occasionné quelques mécontentements. Si l’on a couru plus que d’ordinaire pour jongler d’un film à l’autre, tout s’est déroulé comme prévu, jusqu’à la très belle soirée d’ouverture de la Fondation Gan où les potins allaient bon train… mais non, vous n’en saurez rien pour le moment !

Seul petit couac, le film d’ouverture, Playmobil de… on a oublié le nom du réalisateur publicitaire et du studio de l’agence, mais ce n’est pas bien grave. On sait juste qu’il fût fabriqué du côté de Montréal et que les échos qui ressortent parmi la quarantaine de commentaires entendus dans la soirée allaient de : « Oh non, j’allais pas voir ça » ou « J’ai essayé de filer ma place » à « Je n’ai trouvé personne pour la prendre » ou « J’ai tenu 10 minutes et je suis sorti », en passant par quelques « Si j’ai vu Playmobil ? tu es sérieux ? ». En considérant, dans le milieu du cinéma d’auteur que moins les gens veulent voir un film plus il est réussi, nous avons échappé à un chef d’œuvre. Dommage ! En plus il fût adoubé par un groupe de gilets jaunes montés sur scène et reparti aussi vite. N’ayant pas vu le film nous ne nous prononcerons pas plus, sauf en osant une comparaison avec les films Lego déjà médiocres : « placement de produit et objet marketing ». Tout est dit. Nous sommes snobs et nous l’assumons. Passons maintenant aux choses sérieuses.

Première découverte importante du jour : Gymnasia, œuvre VR de Chris Lavis et Maciek Szczerbowski produite par l’ONF/NFB. Les deux auteurs, déjà réalisateurs de l’inquiétant Madame Tutli-Putli en 2007 ou de Cochemar en 2013, avaient déjà présenté une version incomplète de leur film l’année passée et la version terminée est impressionnante. Pendant 7 minutes, le spectateur se retrouve assis dans un gymnase désert, antre et défouloir sportif et théâtral des écoles nord-américaines. Celui-ci apparaît petit à petit comme un rêve, à la fois réel et irréel, un monde intermédiaire peuplé de fantômes qui viennent à la rencontre du regardeur. Ombres sur les murs, ballons qui se mettent à rebondir, rires discrets. Assis, sans possibilité de se lever ou de fuir, obligé d’affronter les ruines d’une innocence enfantine prise entre deux lieux – une scène, un terrain – le spectateur est obligé de se laisse porter. Soudain un papillon, une tête, une poupée. Il est alors difficile de rester de marbre devant le macabre de cet être de porcelaine bleu-vert au chant délicat qui rappelle les effroyables enfants de La Classe morte de Tadeusz Kantor. Il est tout droit tiré de la captation de la pièce par Andrzej Wajda réalisée à la demande du maître en 1977. Avec l’un des deux cinéastes d’origine polonaise, cela ne paraissait guère extravagant jusqu’à ce que Chris Lavis nous explique qu’ils sont allés passer un mois en résidence dans la maison de Kantor pour préparer Gymnasia. Pourtant, comme dans leurs films précédents, rien d’horrifique ici ; juste une sourde angoisse entremêlée d’un onirisme fascinant et d’une étrange nostalgie portée par la musique de Patrick Watson. Lorsque le rêve se brise, réveil soudain, le seul souhait serait d’y retourner, de prolonger l’expérience malgré les sensations contradictoires qu’il provoque. Mais c’est impossible car notre quotidien, dans son atroce normalité, nous rappelle à lui.

L’autre périple surprenant provient de Lettonie avec Away de Gints Zilbalodis, déjà auteur de deux courts métrages et qui réalise ici, entièrement seul, son premier long dans une 3D au rendu 2D minimal, essentiellement composée de larges aplats de couleurs tant pour les personnages que pour les décors. Le réalisateur est seul au générique et a tout fait des designs au montage en passant par le son, l’animation et la musique. Si on devait définir son film en un terme, ce serait peut-être « énigmatique ». Il faut imaginer un désert, un arbre et un jeune homme coincé dans ses branches dans un parachute. Un monstre noir, avaleur de vie, arrive et une aventure étrange sous forme de course poursuite débute sur une île quasi déserte dont la géographie échappe. Quasi vidéoludique, le parcours est planant, doux et contemplatif. Rien n’est dit sur ni son origine et à peine plus sur son aboutissement. Pour nous guider, quelques sons, une bande musicale essentiellement constituée de notes longues et aucune parole pendant 1h15 à l’exception du cui-cui d’un oiseau jaune et des ronrons d’une meute de chats. Le premier est le compagnon fidèle du héros et les seconds passent leur temps à attendre un geyser dont l’eau les fait dormir. Dans cet univers particulièrement onirique, dont la naïveté et le côté bancal auraient tout pour déplaire, une tension s’installe, légère puis de plus en plus forte et on se laisse embarquer tout en admirant quelques plans pourtant d’une extrême simplicité comme ce « lac miroir » où surgissent quelques oiseaux et nuages. Chaque année le festival d’Annecy trouve une pépite improbable. En 2018 ce fût le terrifiant La Casa lobo, cette fois ce sera le lumineux Away.

Impossible de ne pas évoquer le premier programme de courts-métrages en compétition. Les films se sont révélés assez convenus à quelques exceptions près.

Dans Bavure, Donato Sansone propose un défilé de monstruosités anatomiques, cadavres et écorchés, et conclut son film où il aurait pu le commencer. Curiosité technique sans idée scénaristique, il aurait pu donner lieu à une œuvre somptueuse sur la dissection du corps animé, mais il a choisi la voie déceptive du pur gadget. Idem pour Story de Jolanta Bankowska, énième discours sage et peu novateur du tout écran du monde contemporain. Le topo fait penser à External world de David OReilly avec 10 ans de retard et l’absurdité radicale et la mélancolie qui s’en dégagent en moins. La folie est ici juste question de rythme avec des plans de plus en plus courts. Ses qualités plastiques le rendent agréable… un comble pour une critique ! Deep love de l’Ukrainien Mykita Lyskov paraît avoir été mis en compétition par le festival comme pour réparer l’oubli de La Nuit des sacs plastiques de Gabriel Harel l’année passée. On trouve chez Lyskov certaines des thématiques dans un cadre post-URSS et sur un mode faussement estonien quant au style graphique et dans la succession des événements. Rien de neuf, longuet mais avec des idées sympathiques, en particulier le lien quasi métamorphique entre la tête de Lénine qui explose et les amanites géantes qui peuplent une ville constituée d’immeubles hideux.

Dans un autre registre le mexicain et cinéphile Hidehouser and Hidehouser d’Aria Covamonas rappellera quelques expériences de Virgil Widrich (Fast film) ou Matthias Müller (Home stories) remixés en mode Têtes à claques. On suit, dans un terrible collage, montage et déformations d’images de films classiques hollywoodiens, de musiques et de dialogues tirés d’œuvres multiples, le quotidien d’une serveuse de bar un peu particulière. L’exercice est réussi à défaut de surprendre. Idem pour le nouveau film de Jean-Claude Rozec, Têtard, autour du récit de deux enfants, une sœur et un frère, qui ne se supportent pas. L’univers graphique cauchemardesque est intéressant, entre ruines effrayantes et forêt dangereuse, métaphore écolo pas trop poussive et en retrait d’une histoire de filiation et de grenouille peu originale mais qui tient la route malgré une fin qui ne convainc guère.

On leur préférera les trois derniers courts métrages. Premier film en compétition issu de l’ONF/NFB, en collaboration avec Arte, Le Cortège de Pascal Blanchet et Rodolphe Saint-Gelais aborde la question du deuil d’une femme trop tôt disparu dans un bel écrin bourgeois. A la manière dont le cinéma a pu paraître parfois théâtral, on craignait que l’œuvre peine à se détacher de l’univers d’origine des deux auteurs : la BD et l’illustration. Mais il n’en est rien. Certes, cet aspect est présent, notamment dans certaines plongées expressives avec jeux d’ombre et teintes minimales noires, blanches et roses, mais ils en jouent subtilement. Leurs idées fonctionnent bien comme, par exemple, l’ombre du protagoniste, récemment veuf, qui tremble légèrement quand son corps est immobile à la fenêtre. Son milieu exige de lui qu’il reste de marbre et ses émotions retenues, peu avant l’enterrement, transparaissent ainsi en même temps que la rigidité sociale à laquelle il est soumis. L’animation devient alors l’âme des protagonistes. Malheureusement, et c’est un tic qu’on retrouve de plus en plus, la musique est trop insistante et avale régulièrement des sons ambiants pourtant bien pensés ; de même la voix-off est souvent peu utile et fait sombrer par moment ce grand mélo à tendance hollywoodienne dans des minauderies à l’eau de rose, particulièrement sur la fin.

Le deuxième film polonais de la sélection Deszcz (La Pluie) de Piotr Milczarek est une critique du milieu du travail contemporain à travers une réinterprétation satirique, minimaliste et comique d’un certain « darwinisme » – celui des Darwin awards. Une éminente spécialiste de notre connaissance le définissait ainsi : « la stupidité humaine, qui encourage des pratiques aussi idiotes que dangereuses, devient un nouveau critère de sélection naturelle ». Tout en plans larges dans un environnement urbain géométrique, bleuté et mortifère, la sélection des « sans-cerveau », s’opère au sommet d’un immeuble. A mesure que des silhouettes similaires, en mal de sensations fortes, sautent du toit, un super-héros cherche à les sauver jusqu’à ce que : it’s raining men… mais « too much » (même pour des Weather girls). D’une ironie grinçante, le film ne figure personne qui s’écrase mais le suggère, de même que, sans jamais le mettre en avant, il sous-entend que tout peut être causé par le temps passé dans des bureaux à accomplir des tâches aussi inutiles que rébarbatives et qui rendent fou.

Le court-métrage le plus impressionnant reste Bridge de Di Liu, film chinois issu d’un petit studio spécialisé dans la marionnette et quasi inconnu jusque-là en dehors de sa patrie d’origine. Le récit est plutôt simple et rappellera les chanbaras d’Akira Kurosawa. Il s’agit d’un pur film de combat en noir et blanc, avec ses personnages archétypaux : la jeune fille pauvre, un vieux rônin, un guerrier masqué et le bandit puissant. Combats et fuites se succèdent dans une foret comme sur un pont au milieu d’une grande averse jusqu’à un combat tripartite. L’animation des poupées est d’une grande réussite, aidée par une mise en scène intelligente qui alterne entre la suggestion comme lors d’un long et lent mouvement travelling latéral derrière un pont d’où émerge casques et morceaux d’épée, ou violence montrée comme des mains ou des têtes coupées. Le final n’épargne rien, d’une noirceur telle que toute parcelle d’humanité semble éteinte. Pour en voir quelques images, c’est par ici.

Nous avons également vu Le Voyage extraordinaire de Marona d’Anca Damian qui fourmille d’idées visuelles incroyables, mais nous y reviendrons plus longuement demain. Autre voyage moins lointain : l’exode massif, avant la fin du film, de spectateurs énervés de leurs sièges vers l’extérieur hors du cinéma malgré les trombes d’eau pour Happiness machine. Avec ce programme de courts, il n’aura pas fallu attendre longtemps pour assister au premier concert de portes claquées, ce qui collait plutôt bien à la bande-son « bruitiste ». Dommage, tout n’est pas à jeter mais là aussi nous en reparlerons plus tard.


11 juin 2019
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