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Festival d’Annecy (online) 2020 – Jour 1 : Genius Annecy !

par Nicolas Thys

Genius Loci.

En plus d’être le titre du film à retenir parmi ceux du premier programme de courts métrages en compétition, cette locution latine reste en tête. C’est l’esprit d’un lieu ; un esprit protecteur, comme les génies qui y vivent et veillent sur l’espace et ceux qui le peuplent. C’est aussi, par extension, l’atmosphère d’un endroit spécifique.

Cette expression, en apparence anodine, devient pour ceux qui fréquentent le festival assez symptomatique de ce qu’ils perdent cette année. Le lieu c’est l’événement en lui-même, au-delà encore de la ville, qui se transforme et bouillonne pendant une semaine. C’est le festif qu’il dégage même si certains s’en plaignent, une sorte de douce cacophonie, un brouhaha disparate, artistique, intime, économique. Mais c’est aussi ses dimensions multiples, les foules qu’il amène et ces films qui, mis bout à bout, forment un étonnant lacis créatif plus ou moins représentatif de l’année écoulée. C’est aussi des bars, des rues qu’on arpente, qui semblent vivantes au-delà même des gens qui les peuplent, de petits lieux dans le plus vaste entre un cinéma moderne, un grand hôtel ou un château médiéval. C’est la possibilité de réfléchir en admirant le lac et en regardant les montagnes à perte de vue.

Genius loci est aussi un court-métrage signé Adrien Mérigeau, une œuvre mystique et envoûtante dont les 16 minutes passent rapidement. Tout est annoncé dès les premières secondes, une entrée dans un état de transe. Une femme fume, enfermée dans un cadre carré dont quelques traits, quelques images dépassent. Des ondes visuelles et sonores, de petites tâches filiformes et colorées, l’énergie d’un espace, d’une ville qu’elle va tenter d’ouvrir, d’apprivoiser, de s’approprier alors que le jour s’efface. Elle prononce une dizaine de mots, des idées disparates, aléatoirement reliées qui cheminent comme un poème auquel on adhère ou qu’on rejette. La voix est douce, grave, empathique ; elle résonnera longtemps en nous. La musicalité est maître mot de ce monde.

Le cinéaste, connu pour avoir été le directeur artistique de Tomm Moore sur Le Chant de la mer, semble apprécier les transformations humains-animaux et, avec Brecht – Marona – Evens à la création des personnages et des décors, il reprend l’idée d’une fille-chien. Mais son film est une énigme, la déambulation nocturne aussi captivante que difficile à résumer d’une jeune femme dont la couleur de peau se confond avec la nuit. Elle vit avec sa sœur et le bébé de celle-ci. Elle affronte les rues et leurs monstres sur lesquels elle tente de garder un certain contrôle, perdu d’avance. Elle y rencontre des volutes à la Kandinsky et Picasso, tout un pan de l’art abstrait qui se concrétise dans des formes mouvantes pendant qu’on croise humains-monstres, minotaures ou pommes-téléphonées. Rien d’étonnant vu la ville labyrinthique où elle se perd. Dans un lieu de culte dont on ne verra que les angles et les vitraux multicolores d’un cubisme assumé, elle se passionne pour une femme, organiste. Enfin, elle se laisse aller… Désorientée, la métamorphose a lieu. Jusqu’au retour chez elle, ce sera une nouvelle perception du même lieu, un nouvel esprit tout aussi pénétré de beautés visuelles que de matières sonores.

« Entrez vous-même dans la structure de l’édifice comme étant des pierres vivantes » peut-on lire sur une arcade dorée aux yeux grands ouverts. Peu après Mérigeau cite John Cage sans le nommer –l’orgue ! – « on m’a appris que la musique ça pouvait être juste des sons, sans raison » et, voilà résumé, au détour de deux phrases, dites, écrites, anodines et un poil trop perceptibles, sa volonté. Inventer un Genius loci, le rendre palpable par l’œil et l’oreille car tout son, toute image en mouvement est aussi une musique. Idée folle diront certains puisque son film ne propose aucune correspondance avec le monde réel. Idée d’autant plus importante qu’il y parvient à l’aide des principes mêmes de l’animation. Il montre parfois ses dessins folioscopés, ses feuilles bouger comme si la caméra s’attardait sur les coulisses du film en même temps que sur celui-ci. Il trouve un au-delà du cadre et dépasse les formats qu’il met en place, il joue sur l’ombre et la lumière comme un mouvement du monde enfin retrouvé. Il rend présent, à travers les vibrations, le génie invisible de la ville, son timbre, ses perceptions multiples. Il bricole (il aurait peut-être pu le faire plus encore) et nous intègre dans l’esprit d’une Reine qui, à travers sa raison et sa folie, hante une dimension du monde où les esprits semblent cohabiter. Le retour est brutal. Mais c’est elle qui décide.

On ne l’aura donc pas vu en salle. Et jamais un écran de télévision, ou un ordinateur ne remplacera cette expérience. L’ennui vient plus vite, l’envie de faire autre chose en même temps aussi. En cette première journée, pour découvrir les premiers courts, il aura donc fallu se familiariser avec un site fonctionnel, plutôt facile à appréhender pour qui sait ce qu’il veut voir, et qui a mis en place un « social wall » ultra connecté aux grands réseaux, comme pour retrouver l’impossible effervescence du lieu. La communication y est unidirectionnelle, artificielle. Pour ceux qui vivent un ordinateur devant les yeux et un téléphone à la main en permanence, ce mur aura probablement l’air d’un refuge aussi factice que le reste du monde.

Ceci devient d’autant plus ironique en voyant, dans le premier programme de courts-métrages, le Time o’ the signs de l’autrichien Reinhold Bidner, artiste visuel et nouveaux médias qui travaille la répétition, l’effacement de l’individu, l’effondrement des relations sociales. Au sens littéral puisque l’humain, tâche sombre, seule, entourée de logos, ultra-connectée, est déshumanisé. L’observation perpétuelle des uns par les autres, ou par un génie électronique dont le spectateur-voyeur épouse le point de vue, est surchargée de fenêtres qui n’ouvrent plus sur le monde mais replient sur soi, sur un déluge de bugs visuels, sonores, physiques. L’existence, son quotidien itératif, n’est plus qu’un signal brouillé.

Reinhold Bidner - Time o' The Signs

Depuis quelques années, la compétition courte propose régulièrement un ou deux films critiques envers les technologies numériques. Peu sont réussis. Celui-ci possède des qualités visuelles sans totalement convaincre, avec un message forcé mais néanmoins appréciable en regard des conditions de visionnage actuelle.

Face à celui-ci, la mélancolique douceur de Something to remember de Niki Lindroth von Bahr fait l’effet d’une berceuse. Il a clos, dans un total désenchantement – ce qui est plutôt cocasse pour une œuvre chantée – un programme qui s’enfonçait, film après film, dans une certaine noirceur. Moins fort que Min borda, dont il est en quelque sorte le pendant macabre, il séduit par ses marionnettes animales pratiquement immobiles, toujours à la limite de nous rappeler que la vie toute entière est une représentation théâtrale, manipulée, qui tend vers la mort. Son film se place ainsi à l’opposé de la virtuosité tant recherchées par les grands studios d’animation de figurines avec ses décors épurés et reconnaissables (un zoo, le parlement, un cabinet médical…), son jeu sur les espaces larges, et une forme d’absurde que ne renierait pas Roy Andersson, par ailleurs un de ses compatriotes.

Parmi les autres courts de la première compétition, la mort était aussi partie prenante. Que ce soit de façon burlesque dans le film d’ouverture, Murder in the Cathedral de Matija Pisacic et Tvrtko Raspolic, sorte de parodie au féminin de Sherlock Holmes qui part dans tous les sens et n’a ni queue ni tête. Plutôt amusant dans son anticléricalisme, ses anachronismes et les clichés qu’il met en œuvre, notamment un joli fondu de marionnettes des Beatles en personnages d’Orange mécanique, il reste convenu. Ses décors dessinés sur ordinateur sont sympathiques mais on le regarde aussi vite qu’on l’oublie. C’est toujours mieux que Gorodskaya Koza de Svetlana Razguliaeva qui joue sur les stéréotypes de la campagne russe pour proposer, dans une atmosphère grisâtre et sans originalité, l’histoire d’une chèvre-infirmière amoureuse d’un mâle alpha qui lui mordra les fesses et dont on peine à entrevoir l’intérêt.

Une demi-déception : Carne de Camila Kater n’est guère qu’un nouveau livre de témoignages illustrés. Le film est « nécessaire » avec ce que le terme comporte de positif comme de négatif. Les récits des femmes interrogées sur leur rapport au corps physique, à l’âge, à la sexualité, au sang auraient mérité une histoire chacune et davantage de développement. Là tout est trop linéaire, la forme en quatre chapitres et autant de cuisson pour cinq femmes, un peu bancale même si originale. En outre, les voix off omniprésentes ont l’air d’une solution de facilité, elles couvrent la richesse de l’animation. C’est d’autant plus dommage que celle-ci est magnifique dans sa diversité, son montage, son rapport aux objets, en particulier dans une dernière partie trop brève qui regorge d’inventivité dans son utilisation du dessin sur pellicule et de l’incrustation.

L’agréable surprise de la sélection vient du Kosmonaut de Kaspar Jancis. Le premier plan donnait la vague impression de se retrouver dans l’un des deux derniers films de Konstantin Bronzit, mais celle-ci part rapidement pour laisser l’influence estonienne resurgir quelque peu. Moins déjanté et foutraque que ses précédents, moins orienté « Pritt Pärn » également, il cherche une autre voie et offre un court plus méditatif sur un vieil astronaute dont l’existence terrestre se termine. Jancis ne se départit pas d’une description désabusée d’un quotidien miséreux avec son habituel comique de situation (voir l’aspirateur-pissotière et le bébé dont on se demande comment il reste en vie) mais elle apparaît moins et laisse l’intime surgir. Son univers joue sur la répétition des gestes, une attente, un côté fugace mais aussi, et c’est là que l’animation est intéressante, sur un équilibre et une instabilité entre le fluide et l’aérien face à la rigidité du corps à et l’impossibilité du mouvement du vieillard cassé de partout. Cela produit une mise en scène des plus cinématographiques avec quelques plans d’une belle inventivité, notamment à la fin lorsque la caméra s’envole en douceur depuis le sol, ou cette station spatiale à laquelle l’homme se connecte via une sorte de cordon ombilical de fin de vie. Tout est cyclique.

Pour finir la première journée par des courts un peu plus déroutants, nous avons regardé trois films du WTF. S’il pouvait paraître surprenant d’y trouver Atsushi Wada (My Exercise) et Sean Buckelew (I’m not a robot), on a vite compris pourquoi ils n’ont pas eu les honneurs de la compétition. Bien moins intéressants que d’habitude, et d’ailleurs à peine déjantés, cette sélection est un peu un lot de consolation pour inclure deux noms connus de plus. On leur préfère nettement le réellement WTF et bien sanglant Farse de Robin Jensen mêlant papier découpés et images réelles (attention, le film est à déconseiller aux végétariens et aux personnes raisonnables). Ne parlant pas norvégien, il est dur de savoir si le titre renvoie davantage à la farce qu’on met dans la viande ou au côté farceur (voire à tout autre chose) mais les deux pourraient convenir. Cette histoire de hachoir géant, de chaperon séquestré, de fermier amoureux de ses animaux et d’une cuisine un peu bizarre fût un moment joyeux et bien déglingué dont on se demande s’il n’a pas été improvisé sous l’emprise de substances bizarres.


16 juin 2020