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Festival d’Annecy 2019, Jour -1 : De l’arrivée des “bijoutiers” et d’une main sans visage.

par Nicolas Thys

Le Festival International du film d’animation d’Annecy commencera officiellement le lundi 10 juin et se poursuivra jusqu’au samedi 16 juin. Pour les premiers arrivants, voulant profiter des derniers rayons de soleil sur le lac et les magnifiques montagnes avant les orages à répétition prévus jusqu’à jeudi, il semble déjà débuter. C’est le signe qu’au moins les salles de cinéma seront remplies à défaut des terrasses des bars.

Et, même si les accréditations ne seront disponibles que dimanche matin, au fil des promenades, on découvre des bénévoles arborant déjà leur badge vert. De même, on ne compte plus les affiches de cette édition portée sur le Japon et la nourriture qui se succèdent sur les murs de la cité du lac et dans les vitrines des commerçants. A travers ces images, en plus des aussi délicieuses que peu subtiles odeurs de fromage qui parcourent les restaurants, c’est l’animation qui commence à poindre.

C’est aussi cette semaine qu’Annecy semble se métamorphoser en « cité diamantaire » : l’Anvers de l’animation ! A lire ou entendre ceux qui ont déjà pu voir les trois films de la compétition longs métrages précédemment sélectionnés au festival de Cannes : J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, La Fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattotti et Les Hirondelles de Kaboul d’Elea Gobbé-Mevellec et Zabou Breitman, ils seraient des « diamants » ou des « bijoux ». Gageons que s’ils eussent été plus courts, on les aurait probablement affublés d’un « petit » en guise de préfixe. Si l’on suit la logique critique, on peut supposer que chaque séance annécienne pourrait se transformer en chasse au trésor. Et ce peu importe le budget des films en question. Dommage que peu d’huitres peuplent le lac sinon on aurait aussi trouvé des perles. Magie issue de la flemme de décrire des films à l’apparence légèrement différente ou de s’y intéresser en les prenant au sérieux…

Que verra-t-on en salle au fil de la semaine ? En plus des courts-métrages dont on reparlera demain, les longs-métrages commencent à prendre de l’importance et de plus en plus d’œuvres d’une durée supérieure à une heure valent désormais le détour, que ce soit en séance spéciale ou en compétition. Le cru 2019 pourrait être important grâce à plusieurs films enfin terminés et présentés lors des précédentes éditions du Cartoon movie à l’image des trois précités ou encore de L’Extraordinaire voyage de Marona d’Anca Damian et de Buñuel après l’âge d’or de Salvador Simo. Dans les découvertes européennes, citons Away du letton Gints Zilbalodis, premier long en 3D réalisé en quasi solo par le cinéaste-animateur qui a œuvré sur tous les postes sur le film, son et montage y compris.

En s’éloignant un peu, on mettra les pieds à Ville Neuve du québécois Felix Dufour-Laperrière, déjà sorti au Québec et qui fait ses débuts en France. Œuvre majeure, il sera bon d’y revenir. Plus lointain encore, on dira quelques mots sur plusieurs animés attendus signés Keiichi Hara (Wonderland), Masaaki Yuasa (Ride your wave) ou Ayumu Watanabe (Les Enfants de la mer).

Si cette année Annecy s’est doté de deux compétitions longues, une officielle et une « contrechamp » afin de rajouter des prix et d’évacuer un « hors-compétition » délicat à gérer vis à vis des studios, on ne fera guère de différence entre les deux. Les films importants se situent dans l’un comme dans l’autre. Il sera difficile par exemple, de convaincre que le film de Félix Dufour-Laperrière ne mérite pas amplement la compétition malgré son thème, son budget fragile et son animation hors des canons habituels.

Mais, quitte à parler des longs-métrages, commençons par le plus attendu qu’on a déjà eu la chance de voir : J’ai perdu mon corps, le premier de Jérémy Clapin, adapté du roman Happy hand de Guillaume Laurant. Après un passage à la Semaine de la critique à Cannes le voici à Annecy précédé d’un bouche-à-oreille favorable au point qu’une séance supplémentaire lui fût octroyée pour répondre à la forte demande. Être le premier film animé à remporter le prix de la Semaine de la critique, et avoir été acheté par Netflix dans la foulée pour une diffusion internationale (hors France, Chine, Benelux), y a probablement contribué.

Les lecteurs de 24 images connaissent probablement le réalisateur pour ses courts-métrages, dont Skhizein qui a fait le tour du monde en 2008-2009. Dans ces trois films, il faisait déjà apparaître certaines des thématiques qu’il allait approfondir dans son long-métrage sur lequel il aura travaillé plus de six ans entre la présentation du projet à ses débuts au Cartoon movie en 2013 et maintenant. Clapin semble s’intéresser aux spécificités du corps animé et aux regards décalés, tant celui du spectateur que du personnage, et si J’ai perdu mon corps est réussi c’est qu’il est un film de metteur en scène autant que d’animateur.

A travers un montage parallèle entre les déambulations urbaines d’une main à la recherche de son corps psychologiquement et physiologiquement meurtri, et les souvenirs du corps complet du jeune protagoniste, Naoufel, le réalisateur questionne le regard. Le titre déjà nous fait entrer dans le point de vue de la main : elle est l’héroïne et les images du passé sont sa mémoire. Mais comment voit une main ? Sans yeux ni corps ni cerveau, ses doigts, comme autant de pattes, lui permettent de se déplacer, guidés par un instinct de survie. Elle perçoit les dangers et appréhende le monde alentour comme si elle était humaine en dépit de son « animalité » : elle provient d’un homme mais se meut telle une araignée et se dérobe aux regards des passants pour ne pas révéler sa surprenante nature. Étrange paradoxe d’un naturel déconcertant.

Les regards différents sont omniprésents ; outre le membre sectionné, ceux qui peuplent le film sont des oiseaux, des souris, des chiens, des insectes. Le film questionne ces perceptions extra-humaines et, à travers l’animation, les mondes intermédiaires que la réalité seule peine à transposer. Au gré des péripéties de cette main dotée d’une conscience, ou d’une forme de mémoire musculaire – que les animateurs connaissent bien – les personnages aux perceptions sensorielles différentes restent entre eux. Leurs mouvements fluides et complexes composent avec un univers différent voire composent cet univers par le toucher, et donc grâce à une certaine sensualité du geste.

Et, dans le coup de foudre de Naoufel pour Gabrielle, ou dans la tentative de la main de revoir son corps disparu, le mouvement, le regard (plus que l’image) et le son travaillent le cœur même d’un récit poétique sur la nostalgie, la rencontre amoureuse, la perte et les retrouvailles. Le moment le plus beau est cette discussion entre l’adolescent, qui a perdu une main, et la jeune femme dont il s’éprend via un interphone : ils s’entendent sans se voir et se découvrent hors des regards. Et l’une des séquences les plus intelligentes reste la rencontre de la main seule avec un aveugle qui peine à se mouvoir et distinguer ce qu’il ne connaît pas déjà. Mais, dès les premiers plans du film, sur un œil mort conservé dans un hôpital près de la main ou, plus tard, quand le jeune protagoniste part et que son oncle le perçoit à peine s’en aller, les regards s’évitent, se croisent, se rencontrent brièvement et s’assument difficilement.

Le motif circulaire, évoquant l’œil, est également partout présent dans les souvenirs : des lunettes rondes de l’enfant jusqu’à son grain de beauté régulièrement visible en gros plan en passant par des grands angles sur la main vue par le bébé qui la découvre. A travers lui, et ce chassé-croisé de points de vues divergents, J’ai perdu mon corps pense le (re)devenir humain et la frontière avec le non-humain. C’est l’idée même du vivant et du cadavre qui est ici centrale, ainsi que celle d’un retour à la vie. C’est en cela que la séquence finale, qui pourra paraître trop ouverte pour certains, reste d’une rare subtilité.


10 juin 2019

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