Festivals

Festival d’Annecy 2019, Jours 4 et 5 – Premiers prix, courtes retrouvailles et déceptions japonaises

par Nicolas Thys

Le problème majeur du festival d’Annecy pour l’amateur d’animation, et ce depuis qu’on y met les pieds, est le nombre considérable de séances dont on se dit qu’elles sont « immanquables ». La compétition courte est devenue question de vie ou de mort et devoir annuler un programme spécial japonais est aussi douloureux qu’un hara-kiri. Le manque de raison nous les fait enchaîner et le temps passé à écrire diminue malgré le peu d’heures de sommeil et le nombre de caféiers utilisés jusqu’à la moelle rien que pour s’abreuver et tenir debout. C’est donc pour combler un certain retard et dormir plus de deux heures que cet article résumera les jours 4 et 5. C’est aussi parce que la faiblesse de la quatrième série de courts nous pousse à vouloir plutôt nous en débarrasser pour nous concentrer sur la dernière.

Pulsion de Pedro Casavecchia, autour du surgissement de sentiments obscurs par un enfant maltraité, utilise des artifices de mise en scène convenus malgré une direction artistique intéressante et un point de vue distancié intéressant. Les Leviers de Boyoung Kim, aborde des questions morales autour de l’argent et de ce qu’on est prêt à faire pour en avoir de façon peu fine et dans une forme gris-moche assez quelconque. The Elephant’s son de Lynn Tomlinson est techniquement beau dans son utilisation de la claymotion mais n’est guère qu’un triste clip sur un éléphant. On voyait Le Mans 1955 pour la troisième fois et on l’aime toujours moins. L’accident aux 80 morts passe quasiment à la trappe pour s’attarder sur les états d’âme d’un guignol pendant sa dernière course automobile. La morale est insipide, les dialogues basiques et l’apparence “fifties” assez piteuse. Mimi de Lisa Fukaya est plus intéressant dans son utilisation à contre-emploi du rose bonbon, de la douceur intrinsèque du personnage qui contraste avec le thème délicat de l’apparence, du regard et des autres et du sien propre. L’idée de rendre circulaire les éléments signifiants (bulles, boutons, billes et goutte de sang) aurait probablement eu plus de force si l’ensemble jouait sur les contrastes et n’était pas aussi homogène. On reste toutefois sur l’envie de voir son prochain film. Enfin les inondations se suivent et ne se ressemblent pas. The Flood is coming de Gabriel Böhmer est un objet intriguant, quelque peu brouillon mais efficace avec des références picturales et musicales suffisamment fortes pour nous emporter même si certains passages paraissent longs. Mais c’est peut-être aussi la fatigue…

Deux courts sortent du lot. Flood de Malte Stein est aussi malsain que curieux, autour d’une mère qui refuse de voir son enfant grandir et de le laisser sortir. En même temps, un lac, à côté de l’immeuble où ils vivent, déborde, et l’enfant, au visage d’une laideur minérale voit des ombres cadavériques dans l’eau qui n’en finissent pas de se rapprocher, de la même façon qu’il n’en finit pas de se rebeller. La réalité, déjà putride, se délite de plus en plus, sombre dans le cauchemardesque, et les amis qu’il semble se faire ont l’air de monstres issus d’un imaginaire qui aurait explosé à force de ne pas parvenir à se libérer. Les décors sont souvent vides, composés d’aplats géométriques sales, l’animation est elle-aussi assez découpée et plus on avance, plus le malaise s’amplifie. Sans aller trop loin, sans jouer dans la provocation, avec un minimum de mots, Stein compose une atmosphère envoutante dans un style remarquable.

Enfin, de la même façon qu’on était tombé amoureux de Manivald et d’Herman H. Rott, on sera heureux de retrouver leurs comparses dans le nouveau film de Chintis Lundgren, Toomas dans la vallée des loups sauvages. A l’aide d’un dessin épuré, composé de formes basiques et de couleurs répétitives, elle crée un univers unique et comique dont les situations amusent et virent au burlesque en mêlant enchaînement de situations saugrenues et animation « sérieuse ». Elle ne cherche jamais à aller vers le cartoon classique, la fluidité des corps et les déformations outrancières qui s’en suivent mais ses personnages s’incarnent dans une stabilité toute balte. Elle prend le temps d’ancrer ses personnages dans des décors épurés, des actions quasi immobiles et un récit aux accents réalistes alors qu’il est interprété par des animaux méconnaissables au corps d’athlète. Chez Lundgren c’est dans le mouvement minimal, une forme de lenteur et quelques détournements de clichés que surgit l’absurdité du réel. Imaginez un loup sexy se faire renvoyer pour avoir refusé de coucher avec sa patronne, devenir plombier-gigolo puis acteur de films gay kitsch pendant que son épouse, femme au foyer des plus simples, devient pratiquante SM après être allée voir une chatte émancipatrice et féministe. A peine terminé, on veut déjà voir le suivant.

La cinquième série de courts métrages était l’une des plus passionnantes et les films plus fragiles en ont pâti. Live a little de Jenny Jokela semblait moins fort que Barbeque, son film de fin d’études qui a remporté le grand prix l’année passée. Malgré un thème important, la pression sociale subie par les femmes, et certaines images fortes la forme générale ne suit guère. On attend son prochain qu’on espère plus ambitieux en terme de mise en scène. Selfies de Claudius Gentinetta est une pochade vaguement critique aux airs de déjà-vu et qu’on est sûr de revoir encore, possiblement en moins cacophonique et déstructuré. Sous des apparences expérimentales, il fait plus film d’étudiant sans âme que film professionnel, d’autant que dans la même séance on découvrait le magnifique Sous la canopée de Bastien Dupriez qui est pour le coup un grand film expérimental.

Pour son premier court non auto-produit, Dupriez réutilise la gravure sur pellicule et la peinture sur verre pour créer une forme de fable. On peut aussi bien se laisser porter par les enchaînements de couleurs, de lumières et de musique que voir dans le film l’aventure d’oiseaux dont l’habitat est menacé par un important désordre extérieur à leur univers. Le mélange de techniques, les vibrations liées à la gravure et les formes aussi simples qu’expressives, offrent un grand espace de liberté à l’auteur qui joue sur les déséquilibres et les rapports de force d’une façon admirable. On le soupçonnait déjà avec son film précédent, mais il confirme ici qu’il est la jeune garde de l’animation sans caméra.

Deux films russes figuraient dans le programme. Lola, the living potato de Leonid Shmelkov est plus classique et attend. Il parle de l’envie d’une petite fille de rester dans son univers, une maison familiale qui devrait être vendue sous peu. On la voir errer dans son monde inventé et au sein de son espace personnel. Tantôt dans sa famille réelle, tantôt aux côtés son grand père décédé, ami imaginaire relié au lieu qu’elle devrait bientôt quitter, elle tourne en rond, se révolte sans pouvoir. Le graphisme et l’animation sont classiques. Rien de neuf, mais rien non plus de vraiment mauvais. Juste oubliable. A cinq minutes de la mer de Natalia Mirzoyan s’amuse avec la mobilité des couleurs sans trait pour proposer un récit, sympathique mais un peu faible, sur le temps qui passe via le regard de deux enfants. Entre une petite fille qui doit patienter pour jouer dans l’eau avec un garçon et un couple de personnes âgées qui pourraient être les deux enfants plus tard, l’animation confinant parfois à l’abstraction réalise une jolie mise en parallèle des différents âges et des différentes perceptions du temps. L’idée est bonne, la mise en forme aurait pu être encore plus forte.

Les deux films restants sont produits ou coproduits par Miyu qui réalise encore une bonne édition avec des films variés et de qualité. Le premier est Je sors acheter des cigarettes d’Osman Cerfon. Il termine sa tournée française à Annecy et on le voyait pour la cinquième fois au moins. Et, gage de réussite, on ne s’en lasse pas. Au contraire, de plus en plus de détails sautent au yeux et le récit se bonifie même la surprise première passée. Le réalisateur reprend un univers graphique proche de ses Chroniques de la poisse mais avec un ton radicalement différent, et une animation toujours surprenante qui permet de passer d’une première impression comique, alignant certains clichés adolescents à un rendu de plus en plus dramatique. Les hallucinations du personnages ne sont alors plus des monstres amusants mais des représentations d’un trauma avec lequel il vit sans en réaliser la portée. A l’opposé, Symbiosis de Nadja Andrasev propose le portrait d’une femme trompée dont la jalousie cède le pas à la curiosité. La réalisatrice dresse, dans un rythme lent qui laisse une grande place à l’observation, le portrait psychologique et intérieur d’un personnage qui se cherche. Le film, dont la puissance énigmatique surgit d’une forme plutôt classique, était une belle découverte et on a hâte de le revoir dans un contexte moins marqué par la fatigue.

Enfin, A demonstration of brillance in four acts est un premier court de deux cinéastes estoniens qui semblent heureux d’être estonien. Et quand on fait de l’animation on peut l’être ! Comment raconter le film ? Pour les novices, on dira qu’il s’agit d’une rencontre amoureuse tragique autour de harceleurs de rue qui se battent pour rien. Et en même temps, ce n’est pas ça du tout. Pour ceux qui sont familiers de ce cinéma, c’est plus simple. Un plan : une femme attend à l’arrêt de bus Mannistö, non loin de deux maisons situées au 2 O.Pärn et 4 P.Pärn. Plus loin, un homme observe derrière un mur sur lequel on voit le poster d’un Kaspar Jancis et un autre signé Chintis Lundgren avant qu’une femme passe devant le 20. R.Unt. Prenez-les, mélangez-les et vous obtiendrez la nouvelle recette Joonisfilm signée Mrzlajak et Tsinakov. Au point qu’on peut admirer de nombreux éléments du film, notamment sa structure pataphysique et ses idées délirantes : siamois suicidaires, boucles volatiles, multiplication des visages, et le plus bel accouchement depuis Macunaïma, tout en regrettant un cruel manque de… personnalité (oui, oui !). La mise en scène, le graphisme, l’animation, tout fonctionne mais tout est bien trop « sage » (pour l’Estonie, précisons). Comme si ce film hommage aux maîtres, était un test avant, on l’espère, de lâcher la main de leur douzaine de papa-maman et de prendre leur envol vers leur propre vision cinématographique. Ayons confiance.

Après une jolie balade vers les courts en compétition, allons voir des longs métrages japonais, malheureusement déceptifs. Mais auparavant, puisque nous avons manqué le coche du vote pour le prix du public à force de s’arrêter toutes les cinq minutes et faire la tournée des diabolo menthe jusqu’au milieu du petit matin, quels sont les trois qu’on aurait choisi ? Difficile. Le résultat oscillerait entre une douzaine de films mais on aurait probablement voté pour The Juggler de Skirmanta Jakaite, Acid rain de Tomas Popakul, et Tio Tomas de Regina Pessoa.

Si certaines années, l’animation japonaise propose de réelles découvertes et de belles confirmations, cette année c’est quelque peu raté. Totalement pour Wonderland de Keiichi Hara, beaucoup moins pour Les Enfants de la mer de Ayumu Watanabe. Le premier est l’adaptation d’un livre pour enfant qui part plutôt agréablement, même si les douze « Kawaï » prononcé à chaque plan peuvent fatiguer au bout d’un moment. Le scénario est classique : deux personnes arrivent dans un monde parallèle mignon et doivent le sauver. Cependant la dernière demi-heure vire au kitsch niais grotesque et plus rien ne va. Seuls ceux qui auront actionné leur bouton « Nanarland » pourront arriver au bout sans agoniser. Il faut imaginer que, toutes les deux minutes, on respire après s’être dit qu’il était impossible de faire pire, avant de se rendre compte qu’ils y parviennent. Au moins dix fois.

Heureusement Les Enfants de la mer rétablit le niveau malgré de certains problèmes. Watanabe exhibe sa technique plus que ses qualités de conteur. Le manga en 5 volumes devient un film de moins de deux heures dont on comprend parfois difficilement les tenants et les aboutissants. En dépit d’un scénario bancal les personnages restent intéressants dans leur design et certaines idées particulièrement belles, notamment dans les relations familiales, amicales, amoureuses et dans les déplacements marins. On regrette que l’histoire n’ait pas été davantage développée d’autant qu’une demi-heure est perdue dans la réalisation d’une expérience mystique quasi abstraite autour de la conception, de la vie, des quatre éléments, de l’espace, de la mort qui ferait passer les derniers films de Terence Malick pour du Robert Bresson. Le studio 4°C est doué pour animer. Maintenant qu’on le sait, ce serait bien qu’ils fassent des films, des vrais !

Heureusement on voit Ride your wave de Masaaki Yuasa demain…

Pour le prochain article on vous parlera du Off limit, d’une magnifique séance de films restaurés par le CNC et des films étudiants. Ce sera également l’occasion de dévoiler le vainqueur de l’année alors qu’on peut déjà donner les résultats des prix spéciaux. Sans commenter un palmarès toujours très personnel de la part des jurys on fera trois remarques :

  • – La surprise venue du jury jeune qui récompense Mémorable, un film sur le grand âge et Alzheimer. Les jurys jeunes sont souvent étonnants et devraient figurer dans chaque festival.

  • – L’attribution méritée du prix André Martin à Mon Juke-Box de Florentine Grelier qui n’était malheureusement pas en compétition alors qu’il aurait eu sa place, tout comme le film d’Agnès Patron, L’Heure de l’ours, présenté à Cannes en compétition officielle. Absent du festival, il était heureusement visible au AAA, le « off » du festival présenté tous les matins par Alexis Hunot et où nous n’avons malheureusement pas le temps de nous rendre.

– Notre plaisir de voir le Prix de la fondation Gan attribué à Josep d’Aurel, film qu’on imagine difficile à réaliser de par son sujet adulte, encore compliqué à produire en animation : les camps d’immigrés Espagnols anti-franquistes dans les Pyrénées à la fin des années 1930. Le pitch au Cartoon movie 2018 fût marquant. Il devrait sortir en 2020, on en reparlera.

LES PRIX SPECIAUX

  • – PRIX FESTIVALS CONNEXION – RÉGION AUVERGNE-RHÔNE-ALPES

Girl in the Hallway de Valerie BARNHART (Canada)

– PRIX DU JURY JUNIOR POUR UN COURT MÉTRAGE

Mémorable de Bruno COLLET (France/VIVEMENT LUNDI !)

– PRIX DU JURY JUNIOR POUR UN FILM DE FIN D’ÉTUDES

Daughter de Daria KASHCHEEVA (République tchèque/FAMU, MAUR FILM COMPANY LTD.)

– PRIX JEUNE PUBLIC

Le Cerf-Volant de Martin SMATANA (République tchèque/BFILM, LTD.)

– PRIX CANAL+ JEUNE PUBLIC

Grand Loup & Petit Loup de Rémi DURIN (Belgique, France/LES FILMS DU NORD)

– PRIX FIPRESCI

Têtard de Jean-Claude ROZEC (France/A PERTE DE VUE)

  • PRIX DE LA MEILLEURE MUSIQUE ORIGINALE DANS LA CATÉGORIE LONGS MÉTRAGES

Buñuel après l’âge d’or. Musique d’Arturo CARDELÚS (Espagne, Pays-Bas/SYGNATIA FILMS, SUBMARINE)

  • PRIX DE LA MEILLEURE MUSIQUE ORIGINALE DANS LA CATÉGORIE COURTS MÉTRAGES

Uncle Thomas : Accounting for the Days. Musique de Normand ROGER (Canada, France, Portugal/ONF, LES ARMATEURS, CICLOPE FILMES)

– PRIX FONDATION GAN À LA DIFFUSION

Josep de AUREL (France, Belgique, Espagne/ LES FILMS D’ICI MÉDITERRANÉE, LES FILMS DU POISSON ROUGE, LUNANIME BVBA)

– PRIX VIMEO STAFF PICK

A Year Along the Geostationary Orbit de Felix Dierich (Allemagne)

– PRIX ANDRÉ-MARTIN POUR UN LONG MÉTRAGE FRANÇAIS

Le Procès contre Mandela et les autres de Nicolas CHAMPEAUX, Gilles PORTE (France/ROUGE INTERNATIONAL)

– PRIX ANDRÉ-MARTIN POUR UN COURT MÉTRAGE FRANÇAIS

Mon juke-box de Florentine GRELIER (France/NOVANIMA, GIRELLE PRODUCTION)

– MENTION ANDRÉ-MARTIN POUR UN COURT MÉTRAGE FRANÇAIS

Flow d’Adriaan LOKMAN (Pays-Bas, France/VALK PRODUCTIONS, DARK PRINCE

– PRIX DE LA VILLE D’ANNECY

Son of the Sea de Abbas JALALI YEKTA (Iran)


15 juin 2019
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