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Festival d’Annecy 2021, Jour 1 : Des premiers courts au Japon en passant par le Maghreb

par Nicolas Thys

La journée festivalière a commencé un peu plus tôt que les années précédentes avec le off limits à 9h30. Nous en reparlerons plus tard mais la sélection était d’excellent niveau. Peut-être un peu trop car la séance suivante, les courts métrages en compétition 1, a pu sembler un peu fade par rapport à la première.

Les déceptions viennent d’abord des réalisateurs aguerris et on espère que cela changera les prochains jours. Les frères Lauenstein, dans People in motion, ne font que répéter le dispositif de Balance, leur court oscarisé en 1989. Dans ce dernier des personnages semblables tentaient de survivre sans chuter dans l’espace dans un univers composé d’une planche qui tangue. Aucune nouveauté en 30 ans, juste un peu plus d’argent pour poser une voix off amplement dispensable et donner l’apparence d’un conte, avoir un décor plus fouillé mais guère plus passionnant, la mer remplaçant la surface plane, et des visages distincts sans grande originalité. A quoi bon délaisser l’apparente simplicité qui seyait si bien au premier opus pour le parer d’ornements dispensables ? Si Balance est l’ossature de People in motion, dans un art aussi fantasmagorique que l’animation, le seul squelette suffit parfois.

Idem pour Joan Gratz et son illustration d’un poème de Charles Bukowski, No leaders please. Le poème est court, on espérait que les métamorphoses en peinture animées prennent leur envol, que la réalisatrice se serve de la matière première littéraire pour composer et peindre les au-delà du texte, comme Theodore Ushev a su le faire dans le beau Somnambulo. De plus, la douceur de la belle composition musicale aurait permis d’y accéder. Mais Gratz, dont la modernité de Mona Lisa descending a staircase impressionne encore, tombe dans un certain académisme et sert une structure plate. Ce qu’elle propose est agréable à l’œil mais frustrant comme une bande-annonce qui ne deviendrait jamais un métrage terminé.

Dans les cinéastes plus jeunes, Marcel Barelli aurait pu figurer dans une compétition « tout petit » si elle avait existé. Le thème de Dans la nature est important : l’homosexualité chez les animaux, mais son film a l’air d’une reprise pour le cinéma d’un livre illustré pour les moins de 5 ans : très coloré et mimi tout plein. La voix off de fillette n’aide guère avec un discours d’un didactisme humoristique qui tombe à plat. Le principe est beau, la conception moins.

Ayce Kartal, absent des écrans depuis Vilaine fille, revient avec I gotta look good for the apocalypse, un film de confinement vite fait, bien fait et sympathique mais anecdotique par rapport à son précédent court. Ici, il associe peinture et imagerie vidéoludique dans un mélange qui ne fait vraiment sens qu’à la fin lorsqu’il explique que tout est issus de vidéos en ligne remaniées mais que les sentiments ressentis sont bien réels. C’est vrai, mais ça ne va pas très loin.

Cela reste toujours mieux que David Babayan qui n’en était pourtant pas à son coup d’essai avec Kafkayi eraz. De Kafkayen, le film n’a que les cafards – quelle originalité ! –, une vague étrangeté surjouée et une vague laideur. Les images de synthèse ne servent qu’à engoncer le film dans un mouvement mécanique d’une pénible lenteur. Et pendant que les insectes prennent le pouvoir, on se prend à rêver de ce que le Buñuel du Chien andalou aurait pu faire avec la même matière.

I gotta look good for the apocalypse

Après ces quelques ratés, venons-en aux réussites de cette sélection.

Le Monde en soi de Jean-Charles Finck et Sandrine Stoïanov est une œuvre profonde sur le monde de la peinture à travers le portrait d’une jeune artiste qui se met à nue dans ses toiles jusqu’à sombrer dans la folie. Se succèdent, dans un montage parallèle, deux moments proches : les soins dans un hôpital psychiatrique et la vie effrénée et urbaine d’avant. La clinique est présentée dans un noir et blanc épuré, contrasté, les personnages n’étant plus que des lignes vacillantes qui donnent l’impression de pouvoir s’effacer ou se briser aisément. Les seules couleurs sont extérieures : un jardin, un écureuil de l’autre côté de la fenêtre ; un monde à part. Au contraire, dans une opposition saisissante, la vie réelle est colorée à outrance, pleine et démesurée jusque dans ses cadrages. On comprend la réaction de la protagoniste, avalée par le mouvement ininterrompu de teintes vives qui absorbent son énergie. Seul petit regret : on se sent comme le galeriste qui, découvrant l’artiste, trouve ses toiles « contraintes » et, feuilletant ses croquis, les admire car plus intimes et personnels. Les moments à soi, l’intimité forcée mais retrouvée et la guérison par touches de peinture ci et là sont si poignants qu’on aurait aimé davantage l’hôpital au profit de la frénésie citadine claustrophobe qui prend souvent le dessus. Le Monde en soi reste néanmoins une œuvre admirable, et elle le sera davantage encore pour qui la découvrira sur grand écran.

Anton Dyakov, au style aussi caricatural qu’efficace, est la surprise de la sélection. Avec Boxballet, il reprend une thématique de contes de fées avec une doucereuse ironie et, en second plan, une monstrueuse description morale et matérielle de la Russie des années 1980. Alors qu’on s’attendait, par le titre, à un énième film sur un combat de boxe chorégraphié comme un ballet, c’est l’inverse que le réalisateur offre : la rencontre fortuite d’une ligne exquise et d’un carré inerte, d’une danseuse filiforme, symétrique et d’une masse de muscles difforme, incapable de se mouvoir. Leur improbable rencontre, leur opposition jusque dans le mouvement sonne comme La Belle et la bête. Toutefois, la belle est harcelée par son maitre de danse tripoteur alors que l’apparence monstrueuse de la bête révèle une âme sensible incapable du moindre coup hors du ring. Dyakov va jusqu’au bout du cliché dans ce cartoon désespéré où le happy end n’est pas si « happy » qu’il en a l’air.

Le Monde en soi

Restent deux films angoissants, bien différents dans leur étrangeté et malheureusement proposés l’un à la suite de l’autre. Malheureusement car le plus long gobe le plus court qui semble ne faire office que de pause.

En à peine 4 minutes, Pere Ginard, illustrateur, créateurs de monstres et animateur espagnol, réalise avec Dad is gone une œuvre énigmatique et envoutante à partir d’étranges collages animés. Le résumé est déjà surprenant, perdu quelque part entre un désir de fiction détournée et un onirisme traumatique : « Papa est parti. Papa est un fantôme. Papa est une chose – tournoyant dans sa propre peau. » Et le film de figurer des éléments photographiés, retouchés, dont les nuances de gris et la basse définition rendent l’atmosphère sale et hypnotique. Un enfant dans un lit. Un abandon métaphorique. Une irréelle succession d’images dans lesquelles on perçoit les angoisses du petit garçon. Parfois les teintes rouges font ressurgir des souvenirs de films fantastiques muets auxquels le cinéaste semble attaché. Dad is gone s’empare de codes connus mais se les réapproprie et les transforme dans un court horrifique qu’on a hâte de revoir pour en percer les mystères.

Enfin, Have a nice dog de Jalal Maghout est la révélation de cette sélection. Rares sont les cinéastes qui osent jouer de la laideur de façon radicale, dans tous les plans, sous toutes ses formes, dans la narration, le graphisme et le mouvement sans laisser aucun espoir d’embellissement. Ceux qui y parviennent emmènent leur spectateur dans un dédale monstrueux et spectral et c’est ce que propose le réalisateur syrien. Si le titre pourrait faire croire à un film humoristique, il n’en est rien. De même que les premiers plans, qui laissent présager un film sur un migrant et une noyade, sont partiellement trompeurs. La thématique est sous-jacente mais le récit se focalise sur un individu au visage monstrueux, à contre-courant de la foule, aux déplacements mal fichus, détestant tout et tout le monde. Mais aussi de son chien devenu fou qui va détruire ce qu’il aime. Le monde entier et ceux qui l’habitent est dépourvu d’attrait, sans aucun espoir. Plus rien n’a d’emprise sur l’homme qui, progressivement sombre dans une folie d’un gris terne et labyrinthique. Le cinéaste travaille aussi l’écrit dans un décor qui semble constitué de morceaux épars de la pensée du protagoniste et joue sur de nombreux codes de l’animation : répétitions, boucles ou défilements étranges qui font du cerveau, un organisme mort, une forme de film dans le film dont il ne réchappera pas. Have a nice dog est un cadavre monstrueux, c’est ce qui fait sa force.

Have a nice dog

Après une petite pause, la journée a continué avec une sélection de films maghrébins contemporains concoctée par Mohamed Beyoud, directeur artistique du FICAM à Meknès. D’une sélection variée, intéressante mais quelque peu inégale, on retiendra trois œuvres.

La première est signée Nadia Rais et a remporté le prix du court métrage au FICAM en 2010 : L’Ambouba. La cinéaste tunisienne utilise des techniques mixtes, photographies urbaines quelque peu retouchées et dessin animé, pour évoquer le parcours d’une étrange femme qui doit absolument se rendre à un important rendez-vous dans un Tunis représenté dans son immensité et sa grisaille. Mais tout ne se déroule pas comme prévu, les repères deviennent flous, le temps n’en fait qu’à sa guise et Nadia Rais joue sur l’instabilité du temps, de l’espace et de leur perception par un personnage aussi corpulent qu’agile, aussi dansant que fragile.

On appréciera également Diaspora d’Alaeddin Abou Taleb, un film en volume. L’histoire est simple, un peu trop peut-être dans la description du quotidien routinier d’un homme tronc aux organes factices dont le monde est un fauteuil roulant autant qu’une étroite maison. Peut-être n’avons-nous pas tous les codes pour une parfaite compréhension de l’œuvre mais les marionnettes sont réussies et l’univers général ainsi que l’ambiance captent l’attention.

Enfin, Ayam est le premier court métrage de Sofia El Khyari au Royal College of Art. En quatre minutes à peine, la réalisatrice marocaine évoque trois générations de femmes à travers un verre de thé et la préparation de l’Aïd. Au fil des discussions, magnifiées par une calligraphie arabe mise en mouvement, un jeu sur le texte, la métamorphose et les motifs ornementaux traditionnels, leurs histoires se croisent. A travers l’animation en papier découpé, aussi simple que limpide, et de petites touches de couleurs dans un environnement sableux, le monde perdure mais les mentalités changent, évoluent. Sofia El Khyari parvient à évoquer la place de la femme dans la société de façon subtile et élégante.

Ayam

Pour terminer la journée, nous avons évité la cérémonie d’ouverture, ayant déjà vu le film japonais présenté. Cependant, nous restons au pays du soleil levant pour conclure sur le dernier opus de Pierre Hébert, Le Mont Fuji vu d’un train en marche.

Magnifique méditation poétique conçue lors de plusieurs voyages au Japon son film a été réalisé à partir d’images tournées et détournées, retravaillées entre 2003 et 2019. Le train en marche est aussi important que le volcan fixe et éternel puisque le cinéaste nous entraine dans un voyage dans différents endroits : un marché, une rue de Tokyo, une île, Nagasaki, Hiroshima. Au gré de ses déambulations, les images se rencontrent, se métamorphosent, changent de nature et se complètent dans un mécanisme à la fois réflexif et sensitif doux et d’une certaine violence. Paroles, chants, sons enregistrés ici et là et musique se chevauchent, se suivent dans une surprenante toile audiovisuelle.

L’œuvre pourra surprendre ceux qui découvrent le cinéaste comme ceux qui connaissent déjà sa série des Lieux et monuments. Les premiers parce qu’il s’agit peut-être de son film le plus radical, un long métrage somme dans lequel il reprend et réinterprète des techniques et motifs qu’il utilise depuis près d’un demi-siècle mais qu’il réinvente à chaque fois. On retrouve la gravure sur pellicule avec plusieurs couleurs, en étroite association avec la calligraphie, la performance scénique, le flicker et l’utilisation de l’informatique. Il transforme également les humains en spectres qui apparaissent, disparaissent, se confondent dans un dispositif par moment mis en abime.

Le film est noté 3/11 car il est à la fois le 3eme, prévu mais jamais fait, et le 11eme de la série. Le numéro rappelle aussi la date de l’accident nucléaire de Fukushima. Le Japon devient alors le lieu d’un pèlerinage autour de la mémoire des catastrophes liées au pays, le tout emmené par un regard sur une existence qui se déroule au gré de chants, de danses et d’une rêverie. Le volcan, toujours actif devient une présence monstrueuse au cœur d’une ville, qui veille, menace et ponctue l’œuvre pendant que le cinéaste visite aussi Hiroshima, Nagasaki et s’offre une pause sur l’île de Yakoshima. Pause formelle puisque l’image, mobile et vibrante jusque-là, se fige en photographies, esquisses et toiles qui se fondent les unes dans les autres. Pause psychologique après l’effroi, la tension éprouvée auparavant, issue de l’animation fantomatique dont la gravure entaille l’écran, percute les spectateurs comme le fait aussi la composition de Malcolm Goldstein qui peut rappeler les Thrènes de Penderecki. L’œuvre entière devient réflexion sur le mouvement, le montage et le défilement.

Ceux qui ont vu les Lieux et monuments seront davantage surpris car Le Mont Fuji diffère quelque peu des précédents, davantage centrés sur un objet, un endroit unique et spécifique dans lequel Hébert déploie leur conscience mémorielle dans une forme courte (à l’exception du Film de Bazin qui durait déjà 1h10). Ici, le voyage en hommage au film Fuji de Robert Breer. Les deux commencent en prise de vues directes pour se poursuivre dans des pérégrinations mentales et animées, apaisantes et agressives. Il permet à Pierre Hébert de reprendre et de déployer sur la durée l’esthétique de son précédent court métrage But one bird sang not pour l’associer à l’expérience plus familière des Lieux et monuments qu’on retrouve lors de ses certaines visites.

Le cinéma Japonais est un cinéma du fantôme, comme l’animation est un cinéma de la résurrection et Pierre Hébert semble évoquer à sa manière, dans chaque plan, ce voyage vers un étrange au-delà et le retour au réel. Le film pourra perturber, enchanter, ennuyer, emporter mais il ne laissera guère indifférent.

Le Mont Fuji vu d'un train en marche

La suite demain avec des courts, William Kentridge et Félix Dufour-Laperrière !


15 juin 2021