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Festival d’Annecy 2022 – Jours 1 et 2 : Des étudiants en forme !

par Nicolas Thys

Les deux premiers jours du festival se sont déroulés sous une météo particulièrement chaude et ensoleillée, une vague de chaleur frappant la France. Résultat : les salles étaient bien occupées mais peu étaient remplies malgré le nombre record de participants. Comme souvent, la première séance a connu quelques soucis techniques avant un rapide retour à la normal. Dans la compétition courte, Miracasas de Raphaëlle Stolz a ainsi été diffusé dans un DCP aux couleurs délavées avant d’être projeté à nouveau dans sa version normale à la fin.

Pour le moment, nous avons découvert deux programmes de courts en en lice pour le cristal. Si le premier a pu paraitre un peu léger, le second l’a bien rattrapé. Outre Miracasas et sa fête des morts vue depuis un homme dans un cercueil, bien joli mais sans surprises, se sont succédés Sprite fright, une démo blender inutile dont on peine encore à comprendre la présence ici, Amok, une romance hongroise trashouille avec un nain de jardin fantôme et des personnages mentalement perchés : grossier et sympa mais long et au final sirupeux, puis Bird in the peninsula d’Atsushi Wada. Le japonais fait toujours subir enchaînements oniriques et boucles étranges à des personnages colorés et rondouillards mais il semblait moins inspiré que d’habitude mais avec toujours de beaux enchainements oniriques et des personnages rondouillards.

Puis ‘Till we meet again d’Ülo Pikkov s’est révélé être une demi déception. Les décors, personnages et la direction artistique d’Anu-Laura Tuttelberg sont merveilleux avec un style bricolé et léger. Malheureusement, le film est abscons et cette découverte d’une île par des plumes est incompréhensible pour qui n’a pas les codes ou lu le synopsis au préalable. Nous retiendrons deux films : Hysteresis de Robert Seidel, beau film abstrait aux couleurs et métamorphoses merveilleuses qui interroge le corps humain et se doit d’être vu sur grand écran, puis Steakhouse, le nouvel opus de Spela Cadez sur les relations toxiques vue à travers la cuisson d’un morceau de viande – un grand thème du cinéma d’animation ici revisité de façon subtile.

Til we meet again - Ulo Pikkov

Dans le deuxième programme, les films étaient plutôt réussis. Nous passerons rapidement sur Lucky man de Claude Luyet, sorte d’illustration en noir et blanc artificiellement animée sur un homme qui gagne au loto et finit mal, sur le trop mélo et simpliste Black slide d’Uri Lotan qui met en parallèle une descente de toboggan et la disparition d’un proche, ainsi que sur Krasue de Ro Hirano avec des tueurs clichés, incapables de mourir et un fantôme anthropophage trop mignon mais inutile.

Bien plus important, La Vie sexuelle de grand-mère aborde un thème difficile : les témoignages et souvenirs de la vie intime de femmes Slovènes dans les années 50 et des viols qu’elles subissaient par leurs maris. La distance entre le sujet abordé directement par Urska Djukic et l’animation enfantine d’Emilie Pigeard fonctionne parfaitement. Guarrano, nouvel opus de David Doutel et Vasco Sa épouse le point de vue d’un enfant sur la vie éprouvante d’un cheval de trait dont l’espèce est en voie de disparition. Outre la création d’une belle atmosphère, on apprécie la réflexion sur la modernité amorcée par les décors et présente dans les non-dits. Louis 1er, roi des moutons de Marcus Wulf adapte un récit pour enfants, l’histoire d’un ovidé qui orné d’une couronne en papier se lève sur ses pattes et devient roi. Le film est drôle, enlevé et les marionnettes simples mais aux mouvements surprenants.

Nos deux préférés restent Histoire pour 2 trompettes d’Amandine Meyer et The Record de Jonathan Laskar. Les deux films jouent dans des registres opposés visuellement : coloré, onirique et enfantin pour le premier et quasi en noir et blanc mais plus réaliste pour le second. Cependant, ils parviennent à proposer des récits d’une incroyable puissance métamorphique qui les fait retrouver et revisiter chacun à leur manière un pan du cinéma. Celui d’Amandine Meyer avec ses deux enfants qui se transforment et se retrouvent délicatement projetés dans un monde rond et fluide retrouve la grâce des déploiements poétiques du Little Nemo de Winsor McCay. On ne sait jamais trop qui est quoi, qui devient quoi, et les élongations corporelles participent à la création d’un paysage dans lequel chaque élément semble influer sur les autres. Le court de Jonathan Laskar prend la musique et la magie d’un disque comme point d’appui pour travailler le registre du fantastique, le processus mémoriel intime et le travail de l’hypnose provoquée par le pur noir/blanc du dispositif cinématographique originel sur pellicule. Les deux sont tendres et émouvants chacun à leur façon et se complètent incroyablement bien.

Jonathan Laskar - The Record

Côté films de fin d’études, nous avons pour le moment vu la deuxième sélection. Le programme était particulièrement réussi. Les films sont souvent plus courts que dans l’officiel, percutants et proposent des univers cohérents, variés et qui ne cherchent pas la facilité. Souvent, ils ne s’encombrent pas de métaphores inutiles et on sent le plaisir pris à les faire. Si, pour certains, on finit par reconnaître le style de l’école où ils viennent, beaucoup surprennent et notamment Les Gobelins. Dans La Neige incertaine, portrait d’une photographe à la recherche d’un ours dans le cercle polaire, les cinq réalisatrices proposent un récit intime et un bel exercice de mise en scène avec une touche très personnelle. Nous avons aussi eu droit à une comédie italienne dans l’esprit d’un Pritt Pärn en plus gentil avec Graziano et la girafe où un sportif s’amuse dans une maison où les objets deviennent des animaux. Nous retiendrons également Do not feed the pigeons d’Antonin Niclass, réflexion sur la fragilité, la solitude et la pauvreté dans une gare routière à travers un vol de pigeons. Klimax de Bea Holler s’amuse de l’imagerie Barbie pour une descente dans un rêve érotique très particulier. Deux courts expérimentaux ont aussi impressionné : Cufufu de l’estonien Bruno Quast avec un très beau travail sur le son et sur l’occupation d’un espace par une particule, et le colombien Todas mis cicatrices se desvanecen en el viento. Ce dernier revisite les traumas dans une œuvre pointilliste qui distille les pixels afin de construire des paysages mentaux et rappelle les récents films d’Ismaël Joffrey Chandoutis. On regrette juste que les textes silencieux soit juste proposés comme de banals sous titres et non inclus dans le dispositif général.

Klimax - Bea Hoeller

Les longs métrages aussi ont fait bonne figure. Après une ouverture Big Mac avec les Minions 2, divertissement sympa mais oublié aussitôt consommé, nous avons vu My love affair with marriage de Signe Baumane et Pléthore de nords de Koji Yamamura. La première propose une réflexion neuro biologique sur l’amour et elle transcende un parcours personnel somme toute commun et dans lequel beaucoup se retrouveront par une vision originale. On regrette juste le nombre d’explications scientifiques qui deviennent répétitives. Elle en aurait coupé quelques unes, l’ensemble était parfait. Koji Yamamura réalise quant à lui un film d’une heure particulièrement envoûtant dans un univers qui lui ressemble avec un trait esquissé, des protagonistes particuliers et une belle intégration du texte (mais là aussi trop présent) dans un récit silencieux. Non linéaire, il faut se laisser porter, admirer avant d’analyser et ne pas chercher à trop comprendre. Le voyage est unique, fait quelque peu penser aux Villes invisibles d’Italo Calvino dans sa manière de présenter des lieux inventés et ceux qui les investissent. L’ensemble fait sens à la fin.

Nous reviendrons plus tard sur les longs métrages, de nombreux autres courts nous attendent ces prochains jours.


16 juin 2022